Col de Lepoeder

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Ancienne borne et nouvelle signalétique
Profil du parcours de Saint Jean Pied de Port à Roncevaux

Impressionnant ! En montant jeudi matin 27 septembre en voiture depuis Saint Jean Pied de Port, nous avons croisé des dizaines de pèlerins sur la petite route étroite qui mène à Roncevaux. Elle coïncide en grande partie sur la montée – malheureusement pour les marcheurs – avec le GR-65 (chemin de grande randonnée), via Podiensis ou “Route du Puy”, qui relie Genève à Saint Jacques de Compostelle. Toute la journée, le défilé continuera jusqu’à notre retour de randonnée en milieu d’après-midi où nous verrons encore des gens démarrer fort tardivement. Quant à la signalétique, franchement, ils exagèrent ! Il semble que toute une série de panneaux ait été récemment ajoutée à ceux qui existaient précédemment (sans les supprimer), la province navarraise prenant en compte sans doute l’inexpérience de ces randonneurs improvisés qui n’ont sans doute jamais appris à s’orienter. Il y a un panneau tous les 500 mètres !

Mémorial de la Seconde guerre mondiale

Il faut dire à leur décharge que ceux qui débutent le chemin par la section Saint Jean Pied de Port – Roncevaux doivent parcourir une longue distance de près de 25 kilomètres et surtout franchir la montagne en passant par le col de Lepoeder (en basque, le joli col, car de là on aperçoit Roncevaux en contrebas) en gravissant un dénivelé de 1541 mètres pour redescendre ensuite 723 mètres: ce n’est pas une bagatelle et il ne s’agit pas de se perdre et faire des détours superflus!

Des ordures débordent de partout

Le programme d’Anglet Accueille est beaucoup plus modeste. Notre guide Jakes R. ne nous fera faire qu’une petite boucle à partir d’un méplat et jusqu’au col de Lepoeder, soit 5 heures de marche aller-retour pour un dénivelé de 300 mètres environ.

En outre, nous constatons qu’ils n’ont pas tous eu le loisir de voir l’excellent film Saint Jacques La Mecque et qu’ils sont chargés comme des mulets. Nous regardons avec horreur leurs déchets (*) qu’ils abandonnent en un lieu certes équipé d’une poubelle, mais où les vagues successives de pèlerins continuent de se décharger alors que, manifestement, elle déborde!  Ce n’est pas tout ! Quelques uns, qui n’ont peur de rien ou qui aiment les défis, partent avec d’énormes handicaps. Nous les voyons progresser à la vitesse de l’escargot, il faut espérer qu’ils n’ont pas d’insuffisance cardiaque, car ils ne sont pas près d’arriver…

(*) Suite à la lecture de ce texte, Martine L. me raconte que lors d’un séjour en Galice, elle a vu que les pèlerins abandonnaient leurs chaussures au Cap Finisterre ! En outre, la guide a signalé que de plus en plus d’Allemands arrivaient avec un âne qu’ils abandonnaient dans la nature avant de repartir en train ou en avion !

Texte du mémorial
Panneau détaillé

Une autre, que nous repérons le matin, arrive à notre hauteur alors que nous entamons la descente. C’est une Anglaise au genou gauche maintenu par un grand bandage et qui marche très difficilement. Nous faisons la haie et l’applaudissons. Je lui demande quand même si elle a mal et si nous pouvons la soulager en lui donnant un antalgique, mais elle refuse en souriant et en disant d’elle-même qu’elle n’a pas du courage, mais plutôt un grain de folie ! Il n’empêche qu’elle poursuit sa route à son rythme de sénateur.

Les statistiques indiquent qu’en 2017, la barre des 300 000 pèlerins a été franchie ! Ce sont exactement 301 036 pèlerins qui ont été comptabilisés par le bureau des pèlerins à St Jacques (contre 277 915 en 2016). 49% de femmes et 51% d’hommes. L’ordre d’importance ne change pas par rapport à 2016, avec 44% d’Espagnols, suivi des Italiens (16%), Allemands (13,78%), États-Unis (10,40%), Portugal (7,68%) et France avec 5.24%. Nous croisons aussi plusieurs Asiatiques, sans que je puisse préciser davantage l’appartenance.  La répartition par âge est la suivante: moins de 30 ans : 28% – de 30 à 60 ans : 55% et plus de 60 ans : 17% et la motivation (déclarée) religieuse 43%, religieuse et culturelle 47%, uniquement culturelle 9%.

“Douce alternative au Chemin de Saint Jacques”
Signalétique

Le schéma ci-dessous extrait du site officiel est éloquent: le pèlerinage à Saint Jacques de Compostelle a de plus en plus de succès. Les mois les plus chargés restent par ordre : 1) août : 57 680 pèlerins sont arrivés à St Jacques, 2) juillet : 47 470, 3) Septembre : 42 189, 4) juin : 41 619, 5) mai : 35 346. Les principaux Chemins suivis sont : le Camino Frances, par la Navarre (col de Roncevaux depuis Saint-Jean-Pied-de-Port) ou par l’Aragon (col du Somport depuis Oloron-Sainte-Marie), 180 738 (176 118 en 2016), le Camino Portugues, 59 235 (52 145 en 2016), le Camino Del Norte, 17 836 (17 294 en 2016), le Camino primitivo, 13 684 (12 090 en 2016), le Camino Ingles, 11 321 (9704 en 2016) et la Via de la Plata, 9138 (9071 en 2016). Nous nous trouvons donc sur le principal chemin de pèlerinage vers Saint Jacques de Compostelle lors d’une des périodes de plus forte affluence et une fréquentation croissante depuis près de vingt ans.

Statistiques
Manex à tête noire
Chevaux sur l’alpage

Mais cette montagne basse (malgré tout) n’est pas seulement fréquentée par des humains. Si l’on en juge par l’herbe rase, les herbivores sont même également fort nombreux, que ce soit des chevaux ou, surtout, des moutons…, mais, également, quelques limaces noires. – En référence à une balade précédente sur le Txindoki, je rappelle que les crocus, qui s’étalent par nappes dispersées ou profitent d’un talus abrité, n’ont que trois étamines, contre six aux colchiques ; ils ont un seul style, à trois stigmates souvent découpés en fines lanières, tandis que les colchiques ont trois styles. – Il reste tout de même des pans de forêt, essentiellement de la hêtraie me semble-t-il. Nous sommes d’ailleurs à mi-distance entre le lac Irabia et Urepel, et surtout relativement proches d’Orbaizeta, aux portes de la forêt d’Iraty, où se trouve une ancienne fabrique d’armes. Le site donne une information très “dans l’air du temps”, c’est le cas de le dire, dont je donne ici la traduction: “Plus des deux tiers de la forêt d’Aezkoa sont constitués de forêts, principalement de hêtres, que l’on a dénombré à hauteur de 650 000 arbres, rien que dans cette portion de la forêt d’Iraty, qui produisent 4,5 milliards de litres d’oxygène par jour, ce qui correspond à la quantité journalière respirée par plus de 3 millions de personnes.” Évidemment, cela n’induit pas qu’en hiver il n’y a plus d’oxygène…, mais c’est une bonne image pour se représenter les risques d’un déboisement excessif sur Terre.

Unes limace amatrice de crocus
Jakes conte une histoire édifiante

Ces parages sont fréquentés par les humains au moins depuis le néolithique, comme l’attestent les tumulus, cromlechs et autres monuments très peu visibles de ce lointain passé. Notre guide, archéologue amateur, a participé à des fouilles de sauvetage aux côtés de Jacques Blot, dont j’avais fait la connaissance lors d’une sortie à la découverte de dolmens sur le Jara organisée par le CPIE Pays Basque. Jakes nous fera part de son expérience en nous montrant au retour, un peu en aval de l’endroit où nous nous sommes garés, l’emplacement d’un cromlech aujourd’hui entièrement recouvert de végétation. Pendant qu’il nous lit un texte ancien qui illustre les difficultés de s’ouvrir à des communautés de culture différente, un cheval se tient immobile sur le cromlech, soulevant de temps à autre sa patte avant droite. Dérangé par notre présence, il finit par s’éloigner clopin-clopant et, au bout d’une dizaine de mètres, il s’écroule et roule sur le dos. Il reste quelques instants immobile puis se relève et recommence à bouger doucement sa patte. La septicémie a dû envahir son corps, il risque fort de terminer sa vie en offrant sa carcasse en pâture aux vautours… Derrière Jakes, un incendie fait rage à l’horizon. Il a débuté par un petit feu le matin en bordure d’un pâturage partiellement envahi par la lande (ajonc, bruyère, fougère): il s’agit certainement d’un brûlis provoqué, improprement appelé écobuage puisque cela fait belle lurette que les paysans n’utilisent plus l’écobue pour limiter l’extension et la propagation des flammes au-delà de la surface incriminée.

Refuge
HELPoint Lepoeder

Tout de même, les autorités navarraises ont dû se trouver confrontées à de sacrés problèmes avec ces foules de promeneurs du dimanche, si l’on en juge par tous les équipements rencontrés. Tout d’abord, donc, cette signalétique omniprésente, avec l’indication des endroits où l’on peut camper, là où c’est interdit, l’annonce d’une cabane mise à disposition pour s’abriter en cas de mauvais temps et où l’on peut passer la nuit. Enfin, il y a deux grands panneaux de bois, celui où il y avait toutes ces ordures et un autre un peu plus loin, au col Lepoeder; ils sont équipés d’une éolienne et d’un panneau photovoltaïque qui doivent alimenter sans doute une batterie pour appeler des secours en cas de besoin, selon les indications qui figurent en dessous. La cabane est également équipée d’une éolienne qui fournit l’énergie électrique pour faire fonctionner un gyrophare à l’attention d’un hélicoptère, utile peut-être quand le temps est très bouché et le paysage enfoui dans les nuages. C’est la rançon du succès, trop de monde, et surtout de gens peu aguerris, mal préparés pour fournir un effort aussi intense.

Roncevaux depuis le col Lepoeder
Mode d’emploi

Nous rencontrons les mêmes soucis qu’au Moyen-Age, quand les autorités d’alors, religieuses, avaient dû construire ces hôpitaux aux allures de cathédrale tels que le monastère de Roncevaux dont la fondation remonte au XIIe siècle et qui comprenait une hôtellerie pour accueillir les pèlerins après ce long parcours depuis Saint Jean Pied de Port. L’ancienne chapelle et l’hôpital des pèlerins d’Ibañeta y furent transférés en 1132 sur ordre de l’évêque de Pampelune, Sanche Larrosa. En quelques années, la grande charité des chanoines de Saint-Augustin chargés de l’accueil leur valut de nombreux dons venus des quatre coins de Navarre, d’Espagne et de plusieurs pays d’Europe. Les pèlerins, dont le flot pouvait osciller entre 30 000 et 50 000 à l’heure des jubilés, y étaient jusqu’au XVIIe siècle reçus, entretenus et nourris trois jours durant. Rouvert en 1982 après sa remise en état, la tradition hospitalière y a été restaurée par la petite communauté canoniale (désormais sécularisée) qui doit faire face à l’afflux croissant de pèlerins.

Tour d’Urkulu avec le pic d’Orhy en arrière-plan
Ancienne redoute ?

Diverses armées ont voulu marquer leur territoire, Rome avec Urkulu (à gauche), et je ne sais qui (à droite) avec ces fossés en cercles concentriques autour d’un creux central et un tas de pierres, vestige probable du bâtiment écroulé d’une redoute. Sur le plan de la biodiversité, malgré ces espaces dénudés, j’ai remarqué la présence caractéristique de sangliers en quête de racines et tubercules et qui ont retourné les mottes et labouré la terre en divers endroits. Bien sûr, les vautours fauves étaient présents (mais pas tout le temps), patrouillant en spirales le long des sentes invisibles des courants aériens, tandis que corbeaux, chocards à bec jaune et milans royaux fendaient l’air à basse altitude, à la recherche de proies plus menues. Mon regret, c’est de ne pas avoir vu de vol d’oiseaux migrateurs. Quelques papillons, un petit passereau, mais pas ces grands passages d’oiseaux, évocateurs de voyages lointains…

Vautour fauve
Milan royal

 

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