Nocito: La Pillera

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Entrée dans le “barranco” de la Pillera

Le “barranco” de la Pillera

Pois de senteur
Une belle zygène aux couleurs aposématiques, qui préviennent de sa toxicité.

Le fleuron des balades en vallée de Nocito, c’est sans conteste le “barranco” de la Pillera (canyon). Pour faire cette randonnée dans de bonnes conditions, il faut une météo excellente, justement comme celle qui règne en ce troisième jour, le 28 août. Une bonne forme est également recommandée, car nous longeons un cours d’eau qu’il faut traverser plusieurs fois pour passer d’une rive à l’autre en faisant de l’équilibre sur des roches parfois instables. Nous croiserons toutefois un randonneur chaussé de sandales qui a résolu le problème en traversant directement sur les dalles plates immergées. Ses grosses chaussures qu’il porte à la main lui serviront plus en amont sans doute. Nous partons donc du village à pied et descendons le sentier parmi une nature qui s’éveille toute pimpante, abreuvée par les averses de la veille. Nous avons le choix entre faire un simple aller-retour en profitant tranquillement des vasques d’eau paisible (mais très fraîche) ou alors accomplir un circuit en prolongeant notre montée par un autre “barranco” complètement à sec, celui-là, puis de contourner le Pic Posento par le col de El Forcallo pour rejoindre le sentier à flanc de montagne que nous avons pris la veille en revenant de Bentué.

Des fleurs et des fructifications amusantes

En cherchant pour quelles raisons la vallée est morcelée par un immense réseau de fils électriques, je tombe sur un article portant sur nos hôtes, le couple de propriétaires du camping, de la boutique et du bar-restaurant de Nocito. En voici la traduction.

L’arrivée de la lumière à deux villages de la vallée de Nocito ouvre des “opportunités pour le futur”

Une jolie toile scintille au soleil matinal
L’habile tisserande

Le simple geste d’actionner l’interrupteur pour que s’allume l’ampoule est aujourd’hui, à Used, aussi magique que réel. L’électricité est arrivée à ce petit hameau de la vallée de Nocito, au nord de la Sierra de Guara. Et non, ce n’est pas un article d’un ancien journal. Bien que cela paraisse anachronique, ceci se passe en plein XXIe siècle. Durant ces quelques dizièmes de seconde, ce sont pratiquement 20 années de lutte pour l’obtenir qui remontent à l’esprit des résidents, le souvenir des ailleux qui n’ont pas pu le voir et, surtout, les perspectives d’avenir qui s’ouvrent désormais. Maribel Abellanas et son mari Abel Ortas sont déjà montés avec le réfrigérateur. Ils ne voulaient pas attendre un seul jour de plus. Ramón Nasarre et María Ángel Rodellar allument les lampes à incandescence et tout le monde s’assied autour de la table ronde, bien qu’aucun ne vive ici toute l’année. Son frère Domingo Nasarre a presque oublié le ronronnement du générateur, bien qu’il ait encore bien présent à l’esprit les torches avec lesquelles on s’éclairait dans son enfance, puisque sa famille partit de là lorsqu’il avait 12 ans. Sa vidéo publiée sur les réseaux à propos du fait insolite de l’arrivée de la lumière a mis Used sur la carte.

Belle construction traditionnelle au toit de lauzes

Pilar Albás regarde la tache claire du reflet de la lumière sur la pierre de sa maison dont la construction remonte à plusieurs siècles, la Casa Nasarre, et elle trouve que cela lui va bien. Le signal de “Danger risque électrique” est ressenti comme un symbole de progrès. Ce fut la dernière maison du village à fermer ses portes au milieu des années 60 et elle se souvient de ce crève-coeur comme si c’était hier. Sans eau, sans lumière ni accès automobile, sa mère dut prendre la décision de s’en aller avec ses six enfants dans un appartement à Huesca, mais ils ne cessèrent de penser à la vallée. Son père était mort et c’était là-bas qu’il était enterré. “Je ne souhaite à personne de voir disparaître la vie d’un village”, dit-elle. Used se composait de onze maisons et aujourd’hui six ont été récupérées. Le détonateur, ce fut le départ du maréchal ferrant de la vallée qui rendit impossible de ferrer les chevaux, sans parler de la fermeture de l’école. Domingo se rappelle encore les 80 minutes qu’il lui fallait pour arriver à Nocito.

Une eau limpide, mais fraîche

Pour une fois, sur la photo, on n’évite pas de faire figurer le poteau électrique qui apparaît comme une belle sculpture, située près de la fontaine et du banc où ils se réunissent. “L’arrivée de la lumière ouvre beaucoup d’opportunités pour l’avenir. Cela ne se fera pas du jour au lendemain, il faudra un peu de temps, mais désormais il existe des options pour que le village renaisse, qu’il ne disparaisse pas totalement comme c’est arrivé à d’autres villages de la vallée”, commente Domingo Nasarre, représentant du maire dans ce petit hameau, l’un des 52 villages compris dans la municipalité de Sabiñánigo dont ils sont très reconnaissants de l’intérêt qu’elle leur porte. A proximité, il y a d’autres exemples de la façon dont la lumière a transformé les villages. Pilar Albás le sait très bien. Son mari, Luis Ortas, dut également abandonner Nocito aux alentours des années 1970 et ils se marièrent à Huesca. Dans ce village où ils possèdent un camping, un hôtel de huit chambres et un restaurant, la lumière arriva en 2000. “De nombreuses fois, il a fallut que je supporte que les gens se moquent lorsque je leur donnais une lanterne. Puis j’ai cessé de me taire, il n’y avait pas à en avoir honte”, commente Pilar, qui ressent la nécessité de se placer dans la continuité de l’effort accompli par ses ailleux.

Près de vingt ans de lutte

Une superbe piscine naturelle

La lumière est aussi parvenue au village voisin de Bentué de Nocito. Il s’agit en réalité de la touche finale d’un projet d’électrification dont on parlait déjà en 2006, pour l’amener jusqu’à Bara, avec une dérivation vers ces hameaux et un coût de 350 000 Euros. Pourtant, ce n’est qu’en 2010 que fut approuvé le projet de la première tranche. En 2014 fut réalisé la seconde, qui consistait en la dérivation du fil de moyenne tension et l’installation du transformateur. Les années suivantes, ainsi que le détaille la conseillère des Villages de Sabiñánigo, Isabel Mañero, il fallut trouver des financements extérieurs et, avec l’aide du Gouvernement de l’Aragon et de la Diputación de Huesca, la municipalité put entreprendre les travaux en 2017 à concurrence de 100 000 Euros. Durant plusieurs mois les habitants des deux villages attendirent jusqu’à ce que, enfin, Endesa fournisse la lumière dans leurs maisons, d’abord à Bentué, puis à Used.

Pas facile de se mettre à l’eau !

Alain et Nicky Planté espèrent qu’un de ces jours l’électricité arrive à leur maison, l’ancienne école, la seule des six qui manque. Ce couple de Pau en quête de tranquillité s’installa à Used en 1993. Et leur arrivée fut la clé de la renaissance d’un village que les anciens habitants n’avaient jamais abandonné. “Nous souhaitions un endroit tranquille et de bons voisins. L’école était en ruines, avec de la végétation à l’intérieur, et nous l’avons reconstruite”, indique Alain. Lui aussi peut allumer la lumière en appuyant sur l’interrupteur, mais c’est encore grâce aux panneaux solaires.

Très joli petit papillon

Avec l’argent que ce couple a versé pour l’école, appartenant à la municipalité de Sabiñánigo, cette dernière a acheté le matériel pour acheminer l’eau jusqu’au village. “Auparavant, il fallait aller chercher l’eau à un demi-kilomètre. Nous le faisions en commun, entre voisins. Pour cela, il y avait une entente extraordinaire”, explique Domingo, tandis que Pilar opine, incapable de faire le compte de toutes les cruches qu’elle a transporté sur la tête dans sa jeunesse. C’est cette union, peut-être, qui a rendu possible la réalisation de ce projet. Si quelque chose brille dans ce village, ce n’est pas la lumière, mais la fierté de l’appartenance à ce lieu et la solidarité. Et, désormais, il y a un avenir.

Balade au village abandonné de Ibirque

L’église en ruine de Ibirque

Pour le dernier jour, nous partons encore dans une nouvelle direction, plein ouest, sur le GR 16 confondu sur une partie du trajet avec le GR 1. Si le début est anodin, sur un chemin vicinal le long des prés qui entourent le village, le parcours se corse ensuite un peu car nous nous rendons au village le plus en altitude de la vallée. Certes, il n’y a que 300 mètres de dénivelé positif entre Nocito et Ibirque, mais cela grimpe pas mal sur un sentier étroit qui ressemble parfois davantage au lit d’un torrent, avec des roches inégales et peu stables. Heureusement que j’ai prêté mes chaussures de montagne à Michèle. En effet, la veille, sur le chemin du retour, les semelles de ses chaussures avaient commencé à se décoller et à bâiller. Il a fallu les ligoter avec des lacets que j’ai toujours dans mon sac en prévision, car cela m’est également arrivé il y a longtemps, c’est un souvenir qui marque !

Un porche en tuf

Lors de notre arrivée en voiture quelques jours auparavant, nous avions aperçu un petit troupeau de vaches dans le secteur. Nous ne les voyons pas, mais nous remarquons malheureusement leur passage. Je dis malheureusement car, ici aussi, nous longeons un ruisseau, mais ses abords sont boueux, souillés de bouses, son eau est opaque, peu avenante, et lorsqu’elle s’étend sur les méplats et stagne, son aspect peu engageant nous dégoûte d’aller nous y rafraîchir. Quel dommage ! A regretter les baignoires de céramique blanche pourtant peu esthétiques qui parsèment les pâturages du pays basque en guise d’abreuvoirs ! C’est à de tels détails que l’on voit que les traditions se sont perdues, faute d’habitants pour les perpétuer. Un vrai gâchis et une pollution d’autant plus regrettable que, lorsque l’eau coule en cascade, elle fait illusion et nous fait rêver. Toutefois, à l’inverse, l’abandon des terres a permis la repousse des buissons et des arbres, si bien que nous avons le plaisir de cheminer sur un sentier souvent ombragé.

Le toit écroulé, les murs cèdent rapidement sous les assauts de la végétation.
Des arbres réduits à l’état de squelettes accentuent la désolation du village d’Ibirque

La visite du village est un véritable crève-cœur. A leur facture, on reconnaît le soin avec lequel ces maisons avaient été bâties à partir des matériaux trouvés sur place. J’admire les porches voûtés soulignés de tuf. Cette roche se forme aux émergences de certaines sources ou cours d’eau à petites cascades, par précipitation et cristallisation de carbonates à partir d’eaux sursaturées en ions calcium Ca2+ et bicarbonate HCO3. Cette cristallisation n’est généralement pas spontanée. Elle résulte des effets conjugués:

  • d’une chute rapide de la pression partielle de dioxyde de carbone CO2 de l’eau ;
  • d’une hausse de la température ambiante ;
  • d’une augmentation de l’oxygénation ;
  • de la turbulence des eaux ;
  • de la présence d’algues (ex : Phormidium, Schizothrix), éventuellement au milieu d’une zone de bryophytes (mousses) ;
  • d’hépatiques, qui comme les mousses peuvent s’encroûter ;
  • de champignons, sous forme de filaments mycéliens (ils sont présents dans la plupart des travertins composés à partir d’algues) et – rarement – ils abritent des lichens ;
  • de bactéries (cyanophycées généralement) ;
  • de bryophytes.
Colchiques : six étamines, fleurs à l’automne et feuilles au printemps. Extrêmement toxiques, ce sont les seules à ne pas être broutées en cette saison.

La végétation repousse de manière continue sur la structure au fur et à mesure qu’elle se calcifie et meurt. Au sein de la roche qui se forme, la nécromasse se décompose progressivement (débris végétaux tels que feuilles et branches qui fermentent puis disparaissent) pour ne pratiquement laisser que la matrice minérale. Ce cycle est entretenu tant qu’un apport d’eau sursaturée en carbonate se poursuit et que les algues et bryophytes croissent plus rapidement que le tuf (travertin) ne se forme. Dans les travertins grossiers, se trouvent parfois aussi des feuilles ou branches ou racines fossilisées.

Les vaches broutent autour du village dans des prés également visités par des sangliers.

Un très très vieux saule au tronc énorme.
Une piscine naturelle juste en amont de Nocito

Sur les buissons d’églantiers poussent de drôles d’inflorescences à l’allure de chevelures ébouriffées allant des tons verts au rouge en passant par des nuances rosées. C’est la galle de l’églantier, provoquée par la piqûre d’un cynips (une toute petite guêpe) qui crée un véritable OGM naturel à partir des cellules végétales de la tige de façon à offrir le gîte et le couvert à ses larves pendant la mauvaise saison. Sur le chemin du retour, nous découvrons aux abords de Nocito une piscine naturelle près de laquelle un couple prend le frais. Étant donné la fréquentation du village, les habitants ont pris soin de maintenir éloigné le troupeau de vaches. La cinquantaine de chevaux que la Mallata utilise pour promener les clients est emmenée en pâture dans des prés bien clôturés par les fameux rubans électrifiés qui ont attiré notre attention durant ce séjour. Pas un seul ne vaque à sa guise !

Une piscine naturelle idyllique
Le village de Nocito

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