Aborigènes : lac Liyu

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8 au 22 mai 2018

Un fond aborigène

2 1Lorsqu’on parle d’Aborigènes, on pense tout de suite à l’Australie, mais Taïwan a également une population aborigène. Il y a 6000 ans, des ancêtres des populations austronésiennes actuelles ont quitté le sud-est de la Chine et se sont installés sur l’île. Dès mon arrivée, j’ai cherché des indices de cet ancien fond ethnique et culturel. J’ai d’abord remarqué près de notre hôtel de Taïpei, postée à l’entrée de l’escalier qui mène à la gare centrale, une vieille femme qui vendait trois bricoles en gémissant une ritournelle pour attirer l’attention de la foule. Elle renvoyait l’image que j’avais des aborigènes d’Australie privés de leur autonomie, de leur culture et plongés dans la déchéance et la pauvreté, en marge de la société moderne des “Blancs”. Et puis, progressivement, mon regard s’est accoutumé au paysage culturel ambiant et j’ai commencé à distinguer des signes, oh ! pas bien nombreux bien sûr, d’une présence discrète, diffuse.

3 1Après trois jours de récupération à Taïpei, la capitale de Taïwan, suite à notre long acheminement en avion depuis Biarritz, en transitant par Paris et Pékin, nous nous sommes rendus en train à Hualien, sur la côte orientale. Sitôt sur place, Richard s’est enquis à l’office de tourisme du prix des taxis pour la demi-journée ou la journée entière. Habitué à marchander grâce à ses voyages antérieurs en Asie, il s’est ensuite mis à discuter à l’extérieur avec un chauffeur qui nous avait abordés dès notre sortie de la gare. Nous nous y sommes mis à deux, car, sentant que le niveau d’anglais de notre homme était très limité, j’ai été obligée d’utiliser mes maigres ressources linguistiques pour trouver (avec difficulté) les quelques mots de chinois qui permettaient de nous assurer qu’il nous comprenait bien. Au bout d’un long moment et beaucoup de répétitions de sa part et de la nôtre, nous sommes parvenus à un terrain d’entente sur l’horaire et le lieu de prise en charge, la durée de l’excursion et le prix ! Ce n’était pas gagné d’avance… C’est ainsi que nous nous sommes rendus pour l’après-midi en excursion au lac Liyu situé à moins d’une vingtaine de kilomètres de Hualien dans le canton de Shoufeng.La flore est luxuriante, les collines alentour couvertes de forêts. C’est un lac naturel : un des nombreux cours d’eau dévalant la montagne jusqu’à l’étroite bande côtière a été bloqué par l’effet conjugué de tremblements de terre et de l’érosion. Les habitants originels l’appelait “Dapo”, tandis que les Pangcah le nommaient “Banao”, avant qu’il ne devienne Lǐyú Tán, car on aperçoit au loin le mont Lǐyú (carpe) ainsi nommé en chinois en raison de sa silhouette. Les Pangcah (communauté aborigène de Hualien) font partie des Amis (leur appellation autour de la ville de Taitung). Comptant un peu moins de 200 000 membres, c’est le plus grand groupe aborigène de Taïwan parmi les seize tribus officiellement reconnues. – A leur arrivée sur l’île au XVIIe siècle, les Néerlandais avaient décompté au moins 23 langues différentes parlées sur l’île par les tribus d’origine austronésienne. – Déjà depuis le train, mais plus encore pendant notre acheminement en voiture, j’avais commencé à remarquer une signalétique originale. En effet, les poteaux des panneaux routiers sont peints d’une manière particulière. J’ai aussi retrouvé ces motifs en frise au bas d’une grande affiche onirique fixée sur un long mur face au lac. Bien campé sur un roc, un tireur athlétique bande son arc ailé à la forme curieuse. Il a sorti de son carquois une flèche de lumière et s’apprête à tirer vers un ciel rougeoyant où brillent deux soleils. Ces croisillons en losanges sont aussi gravés de part et d’autre d’un panneau de bois sculpté où un personnage, coiffé de plumes comme un Indien d’Amérique, semble héler le passant. Le chauffeur nous dépose au départ d’une piste cyclable qui fait le tour du lac. Le site est tellement joli, l’ambiance calme et bucolique, que nos pas nous entraînent sur le circuit sans que nous cherchions à nous enquérir de sa longueur (c’est que le chauffeur nous attend, il ne faut pas que nous partions des heures). La petite route est extrêmement balisée, elle est manifestement prévue pour accueillir des gens qui n’ont pas l’habitude de la marche ni du vélo. Les bornes très rapprochées indiquent les distances depuis le point zéro où nous avons démarré et au bas d’une carte (ils ne risquent pas de se perdre !) sont mentionnés les numéros à appeler en cas d’urgence. Plus intéressants et fort bien présentés, des panneaux pédagogiques bilingues chinois-anglais informent sur l’environnement naturel, faune, flore, milieu humide.

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Plantes médicinales

Cathy sous un papillon en rondelles de bois (Brahmane Insulata Inoue, Brahmaea wallichii) à Hinoki Village, Chiayi
Cathy sous un papillon en rondelles de bois (Brahmane Insulata Inoue, Brahmaea wallichii) à Hinoki Village, Chiayi
Arbre au tronc épineux (lac Liyu), peut être un kapokier (ou "fromager", Ceiba pentandra)
Arbre au tronc épineux (lac Liyu), peut être un kapokier (ou “fromager”, Ceiba pentandra)

Chemin faisant, je remarque de superbes papillons d’une dizaine de centimètres d’envergure, aux reflets métalliques rouges ou bleus, toujours en mouvement malheureusement (donc difficiles à photographier). Etant donné la grande variété d’espèces de papillons sur l’espace insulaire somme toute relativement réduit de Taïwan, des voyagistesproposent des séjours uniquement centrés sur l’observation de ces insectes, à l’instar des voyages ornithologiques plus répandus. Par contre, je photographie, pour la consulter ultérieurement pausément, les listes des plantes nectarifères qui poussent le long du parcours et des papillons qui les butinent. Il n’y a que les noms vernaculaires anglais (et chinois), ce n’est pas évident de trouver les noms latins correspondants pour en déduire, s’ils existent, les noms français. En fouillant sur Internet, je m’aperçois que plusieurs végétaux mentionnés ont des propriétés médicinales. Par exemple, la Fausse-Valériane de Jamaïque (马鞭草 Mǎ Biān Cǎo, Stachytarpheta jamaicensis), de la famille des Verbenaceae, est une plante introduite devenue invasive dans le sud de l’île: elle met à profit les espaces découverts pour proliférer grâce à la production de 10 000 graines par plante et par an, facilement dispersées par le vent, une capacité de régénération végétative à partir de ses tiges, et enfin, comble de tout, ses feuilles produisent des molécules qui inhibent la germination et la pousse des radicules d’autres espèces végétales ! Une étude montre que cette plante est bien moins active à l’ombre épaisse d’un sous-bois. Elle profite donc (comme l’herbe de la pampa chez nous) d’un environnement dégradé par les activités humaines. D’autres chercheurs considèrent la plante sous un jour bien plus favorable, puisqu’elle peut être une source très riche de composés bioactifs aux propriétés anti-microbiennes, anti-tumorales, anti-inflammatoires, anti-douleur, hépatoprotectrices et laxatives… Il y a aussi l’asclépiade, le lantana commun, l’étoile égyptienne (Pentas lanceolata coccinea), le sureau chinois (sambucus javanica). Le gazon japonais Wedelia (Sphagneticola trilobata) est à l’étude: ses principes actifs permettent de soigner l’hépatite aiguë inoculée à des souris et des rats. De même, on peut extraire de “l’aiguille espagnole” (Bidens pilosa) un traitement efficace contre l’obésité.

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Des papillons migrateurs

8 1Un des papillons qui les butinent est le “Queue d’hirondelle” à grande queue (寬尾鳳蝶, kuan wei feng dié, Agehana maraho), de la famille des Papilionidae, endémique à Taïwan. Marahoest un terme qui signifie chef dans la langue Atayal, celle de la tribu la plus septentrionale de l’île (en vert pâle sur la carte ci-contre). Ce papillon a été choisi comme papillon national de Taiwan. Son sort est lié à l’unique plante dont sa chenille se nourrit, le Sassafras randaiense, une espèce vulnérable de laurier native de Taïwan et éparpillée dans la chaîne centrale de montagnes. Un article scientifique publié en 2015 a eu un retentissement considérable. Il est intitulé “Phylogénie et biogéographie historiques des papillons Pterourus d’Asie (Lépidoptère, Papilionidae): Un cas de dispersion intercontinentale de l’Amérique du Nord vers l’Asie orientale“. En effet, le sang de l’Agehana

maraho montre que ce papillon n’a aucun lien avec les papillons d’Asie orientale, son analyse révèle qu’il est au contraire un descendant de papillons qui ont migré d’Amérique du Nord en passant par le Détroit de Béring il y a environ 18 millions d’années, au Miocène (ère Tertiaire) ! Parmi les 550 espèces de Papilionidae qui existent dans le monde, deux espèces seulement sont endémiques en Asie orientale, l’Agehana elwesi découvert en 1889 dans le bassin fluvial du Yangtze (Chine) et l’Agehana maraho découvert et nommé par l’entomologiste japonais

Heliconia - Carte de répartition des tribus aborigènes de Taïwan
Heliconia – Carte de répartition des tribus aborigènes de Taïwan

Shonen Matsumura en 1932 dans le canton de Datong (Yilan, Taiwan). A l’époque, l’Agehana maraho a été jugé très prochede son cousin chinois Agehana elwesi, au point que son statut d’espèce indépendante a été contesté pendant 70 ans, jusqu’à ce que des chercheurs taïwanais identifient en 2009 les différences génétiques entre le papillon continental et l’insulaire par l’étude de leur ADN. – C’est encore un exemple supplémentaire qui montre l’importance qu’attachent les Taïwanais à se différencier de la Chine continentale, y compris par l’identification d’une faune et d’une flore bien spécifiques, voir

e endémiques. – Avec la croissance du marché des spécimens de papillons à Taïwan, Agehana maraho est devenu la principale cible des collectionneurs. Dès 1935, il fut inscrit sur la liste des monuments naturels protégés, en 1988, la loi de préservation de l’héritage culturel le mentionna comme une espèce de valeur et rare et en 1989, il fut classé sur la liste rouge des espèces menacées (d’extinction) de l’UICN. En 2000, 56 000 hectares de forêt lui furent réservés pour sa conservation dans le canton de Wufeng (五峰), comté de Hsinchu, et celui de Taian (泰安), comté de Miaoli, dans l’enceinte du Shei-Pa National Park (雪霸國家公園) au nord de l’île.

Détail du dos velu du papillon en rondelles de bois (Brahmane Insulata Inoue, Brahmaea wallichii) à Hinoki Village, Chiayi
Détail du dos velu du papillon en rondelles de bois (Brahmane Insulata Inoue, Brahmaea wallichii) à Hinoki Village, Chiayi
Agehana maraho
Agehana maraho

Autour du lac Liyu, on trouve également le Glassy tiger (Parantica aglea maghaba), de la sous-famille des Danainae, le Mormon commun (Papillo polytes), un machaon dont la femelle a trois formes différentes dans les champs de l’Inde (son nom fait allusion à la polygamie des Mormons au XIXe siècle), le Chestnut tiger (Parantica sita), de la famille des Nymphalidae, sous-famille Danainae, le Common mapwing (Cyrestis thyodamas), Nymphalidae, qui vit en forêt primaire et secondaire et dont la chenille se nourrit des feuilles des Ficus (Moraceae). Le Chocolate albatross (Appias lyncida), de la famille des Pieridae, tient son nom de la vague odeur chocolatée qu’il émet lorsqu’on le manipule. Le Common sailor (Neptis hylas), de la famille Nymphalidae, a deux formes suivant la saison, sèche ou humide, et il émet des sons (?) dont on ne connaît pas encore bien la fonction. Il vit en forêt tropicale et forêt humide d’arbres à feuilles caduques où on le voit voler dans les clairières ensoleillées et sur les lisières. Quant au Blue tiger (Tirumala limniace), il est capable de migrer au-dessus de l’océan depuis le Japon jusqu’à Taïwan (canton de Siyu, Penghu) pour hiverner, un parcours de 2509 km depuis la préfecture de Fukushima !

Banc à dossier en forme d'aile de libellule (et des coccinelles sous l'assise) vu à Taitung, dans une ville un peu plus au sud
Banc à dossier en forme d’aile de libellule (et des coccinelles sous l’assise) vu à Taitung, dans une ville un peu plus au sud
Photo : Chenille de Euploea mulciber barsine
Photo : Chenille de Euploea mulciber barsine
Photo : Dwarf crow (Euploea tulliolus koxinga)
Photo : Dwarf crow (Euploea tulliolus koxinga)

Quatre sous-espèces endémiques de Danaïdes (milkweed butterflies), des pourprés du genre Euploea (E. tulliolus koxinga, E. mulciber barsine, E. eunice hobsoni, et E. sylvester swinhoei), Nymphalidés de la sous-famille des Danaïnae, ont également coutume d’effectuer des migrations saisonnières, mais seulement sur l’espace insulaire. Vers mars-avril, les papillons s’envolent de Maolin, dans le district de Kaohsiung, au sud de l’île, pour aller pondre à Jhunan, dans le district de Hsinchu, au nord, en passant par Linnei. Le voyage de retour s’effectue en octobre vers le sud où les quatre espèces convergent par milliers sur le même site d’hivernage, la plupart dans le District de Maolin (茂林) dans le Grand Kaohsiung et dans le canton de Dawu (大武) sur le comté de Taitung. Les chenilles phyllophages de ces Euploea – dont les quatre espèces ont des mœurs très voisines – vivent dans les forêts subtropicales basses de l’île. Elles se nourrissent de plantes très toxiques à latex – Asclépiadacée (asclépiade), Moracée (ficus), Apocynacée (laurier-rose) -. Mais elles sont protégées, physiologiquement et par un comportement appelé « sabotage » : pour arrêter l’afflux du latex, la chenille coupe d’abord la nervure en amont du morceau de feuille qu’elle s’apprête à croquer. Leurs rayures (dans les tons de jaune, blanc et noir) et 4 paires de tentacules noirs préviennent les oiseaux de leur saveur très désagréable. L’imago (dernière phase de la métamorphose de l’insecte à la sortie de la chrysalide, forme adulte ailée et sexuée) exhibe lui aussi une livrée aposématique. Pour favoriser l’accouplement, le mâle sort de l’extrémité de son abdomen deux volumineux plumets diffuseurs d’une phéromone et d’un composé toxique-répulsif, la danainone (en plus d’odeurs émanant d’androconies, « écailles à parfum » situées sur les ailes avant et arrière), qu’il présente aux antennes de sa partenaire. Ces plumets servent également d’épouvantail. La production de la danainone impose la récolte de précurseurs sur des plantes riches en pyrrolizinide (alcaloïde), Astéracées et Bégoniacées, que le mâle butine de préférence : on le dit « pharmacophage ». Il la transmet, en guise de protection, à la femelle au cours de l’accouplement, laquelle l’incorpore aux œufs. Une seconde migration – sans grands changements de latitude – est observée en mai-juin, elle est effectuée par les adultes de seconde génération. Les pourprés hivernent dans le sud du pays. A la mi-octobre, le retour est général. Là, les papillons se regroupent dans une trentaine de célèbres et très visitées « vallées à pourprés ». Les Païwan et les Rukai, tribus aborigènes établies dans le canton de Sandimen, avaient découvert ces endroits bien avant les entomologistes et réservaient au meilleur d’entre eux l’honneur d’arborer des pourprés brodés. Ces communautés révèrent ces papillons qu’elles représentent partout, depuis les vêtements traditionnels jusques et y compris les bâtiments où ils font office d’enseigne commerciale.

La migration des pourprés
La migration des pourprés
Schéma d'aménagement pour faciliter la migration des pourprés
Schéma d’aménagement pour faciliter la migration des pourprés

Alors que les espèces de papillons les plus grandes ont disparu depuis des décennies du fait de leur capture pour la vente aux collectionneurs, celles qui subsistent ont désormais davantage de valeur en étant vivantes. Elles peuvent même devenir une attraction touristique, comme ces pourprés que des visiteurs viennent observer de décembre à mars dans les montagnes au nord de Kaohsiung. Un article écrit il y a une dizaine d’années relate le changement notable qui s’est produit dans les mentalités. Chan Chia-lung [詹家龍], un chercheur de la Fondation taïwanaise de développement de l’ingénierie écologique, a commencé à s’intéresser aux papillons de la famille des Danaïnae et à travailler à leur protection en 2000, grâce à des financements du bureau des Forêts, dépendant du ministère de l’Agriculture. Il s’est aperçu que, près de Yunlin, la nuée de papillons croise l’autoroute n°3 inaugurée en 2004. Grâce à un système de caméras, Chan Chia-lung a pu établir qu’à certaines périodes, il en passait à cet endroit plus de 10 000 à la minute. Il a aussi remarqué que des milliers de migrateurs (fatigués) étaient happés par les déplacements d’air provoqués par la horde de véhicules et finissaient aplatis sous les roues. En 2005, il a plaidé leur cause auprès de l’administration en charge des autoroutes et en 2007, un projet de corridor écologique a été déposé. La migration devait être canalisée sous la section en viaduc de l’autoroute par un système de lampes à ultraviolet et des filets le long de la voie forceraient le reste de la troupe d’insectes à voler plus haut et ainsi éviter les véhicules. En outre, il a été préconisé de fermer une partie de la voie à la circulation lorsque les passages de papillons dépasseraient les 2000 à la minute. A son grand étonnement, non seulement le projet a été accepté, mais en plus le bureau des autoroutes a sensibilisé les conducteurs à lever le pied sur cette section. Par la suite, les filets ont été rehaussés d’un mètre pour atteindre quatre mètres, leur longueur est passée de 90 m à 400 m, et les UV, pas très concluants, ont été remplacés par des lampes normales. La circulation a été contrôlée de manière plus efficace sur la portion d’autoroute concernée, la voie d’accès étant fermée dès que les papillons sont plus de 500 à passer à la minute. L’étape suivante sera de remplacer les hauts filets protecteurs par des rideaux d’arbres et d’autres plantes qui offriront une solution plus écologique et demandant moins de travail de maintenance. Désormais, des études d’impact environnemental sont effectuées avant la construction de nouvelles sections d’autoroute et tout est fait pour préserver autant que possible la végétation et le relief.

Pour les papillons…, halte au nucléaire !

Linnei, événement pour la promotion du "festival du Pourpré" en 2017
Linnei, événement pour la promotion du “festival du Pourpré” en 2017

Parallèlement, l’écotourisme s’est développé à Linnei où la croissance du nombre de visiteurs peut devenir une nouvelle nuisance. Cette fois, ce sont des corridors pour humains qui doivent être tracés pour éviter un piétinement dommageable de la végétation. Dernière petite anecdote sur le sujet: en 2013, lors de la séance inaugurale du festival de Linnei qui est désormais organisé pour célébrer la migration de ces papillons taïwanais, le commissaire du comté de Yunlin Su Chih-fen (蘇治芬) et le maire Chiou Shih-wen (邱世文) ont invité les visiteurs à crier: 22“J’aime les papillons et je suis contre l’énergie nucléaire !” en guise de prestation de serment de protéger l’environnement naturel des papillons des risques de contamination radioactive. D’ordinaire, ce sont des militants qui crient des slogans au cours des manifestations anti-nucléaires. Je trouve très symptomatique de l’ambiance qui règne à Taïwan le fait que ce soit des édiles qui s’inquiètent des atteintes à l’environnement et se chargent personnellement de la sensibilisation du public. Le lien qui est fait entre les papillons et un mode de production de l’énergie n’est pas non plus banal, surtout chez un des “Quatre Tigres” qui n’a eu de cesse de hausser l’économie du pays au niveau de celle des pays développés pendant plusieurs dizaines d’années. Cette contestation officielle préfigure la victoire aux élections présidentielles de 2016 de Tsai Ing-wen, et avec elle la progression du parti démocratique progressiste qui est passé d’un score de 39.3% pour le 10e président Chen Shui-bian en 2000 à 50.11% lors de sa réélection en 2004, et enfin 56.1% en 2016 pour Tsai Ing-wen après huit années d’intermède du Kuomintang. – Photos : Un des innombrables petits temples avec au premier plan le vase empli de sable fin pour y planter des bâtons d’encens – Pierre peinte de caractères calligraphiés –

Ancienne photo publiée sur un document du gouvernement colonial japonais, ca. 1931.
Ancienne photo publiée sur un document du gouvernement colonial japonais, ca. 1931.

Cette implication antinucléaire s’est certainement renforcée après la catastrophe de Fukushima du 11 mars 2011 qui a marqué tous les esprits, notamment ceux des Taïwanais, proches voisins du Japon. Par ailleurs, encore plus près de l’île principale, l’opérateur public électrique Taipower entrepose depuis 1982 près de 100.000 fûts de déchets de faible radioactivité sur l’île aux Orchidées (蘭嶼, Lányǔ) située à 65 km au sud-est de Taitung. Ils y ont été apportés jusqu’en 1996, bien sûr sans avoir demandé préalablement l’accord de la population qui habite cette petite île. – Pour mémoire, les Français ont procédé à dix essais nucléaires, tout d’abord en Algérie de 1960 à 1966, puis en Polynésie française jusqu’en 1996. Quant aux déchets, si une bonne part est entreposée en métropole, il demeure des montagnes de “stériles” au Niger sur le site d’extraction d’uranium “français” d’Areva, ainsi que l’uranium “appauvri” expédié par Areva et EDF en Russie et entreposé en Sibérie à ciel ouvert (scandale révélé par Greenpeace en 1984 et exportations stoppées seulement en 2010). – Parmi les 4000 résidents de la petite île, plus de la moitié est membre de la tribu aborigène Tao qui y vit depuis des générations. Au début des années 1990, ils croyaient encore que le lieu de stockage était juste un port militaire. Taipower avait loué cet espace d’entreposage de déchets, mais le bail est arrivé à expiration depuis déjà 2014, et le canton refuse toute prorogation. Lors de sa campagne présidentielle, Tsai Ing-wen s’est engagée à ne plus avoir recours à l’énergie nucléaire. Les habitants de l’île aux Orchidées attendent maintenant impatiemment qu’elle les débarrasse de ces déchets toxiques, ce qui ne sera pas chose facile, car il faut trouver un lieu désert, suffisamment éloigné de Taïwan, où ceux-ci puissent être entreposés en toute sécurité. L’alternative, après avoir été regroupés avec les autres déchets nucléaires de Taïwan, serait de les expédier par bateau à l’étranger dans une usine de retraitement. Areva est sur les rangs pour en extraire le plutonium et, à un terme assez lointain, renvoyer à Taïwan les déchets ultimes vitrifiés, d’un volume considérablement réduit mais toujours aussi radioactifs. Le problème de la sécurité de cet acheminement par bateaux pendant plusieurs mois reste posé.

Photo : Taïwan tourisme, sur son site Internet, se garde bien de toute allusion déplaisante aux déchets nucléaires, et ne montre que la pêche traditionnelle au poisson volant des Yami, ou Tao (Noter la frise caractéristique sur les pirogues)
Photo : Taïwan tourisme, sur son site Internet, se garde bien de toute allusion déplaisante aux déchets nucléaires, et ne montre que la pêche traditionnelle au poisson volant des Yami, ou Tao (Noter la frise caractéristique sur les pirogues)

Des termites à la pointe du progrès

Termitière arboricole (Falaises Qingshui, Hualien)
Termitière arboricole (Falaises Qingshui, Hualien)

Nous croisons deux joyeux couples en tandems sur le circuit cyclable du lac Liyu, ainsi que deux religieuses en vêtements gris qui font aussi le tour du lac à pied en devisant. Sinon, c’est le grand calme, nous avons de la chance, si on en juge par le grand nombre de pédalos prêts à recevoir les foules. J’ai donc le temps de contempler deux ou trois grosses termitières pratiquement sphériques perchées dans des arbres à l’intersection de plusieurs branches, des structures que j’avais déjà vues au Costa Rica me semble-t-il. Depuis une dizaine d’années, les termites font l’objet de recherches de pointe dans le domaine des biotechnologies. En effet, la recherche de sources d’énergie alternatives a mené au développement de procédés de production de biocarburants à partir de blé ou de canne à sucre, ce qui a entraîné la hausse des prix alimentaires et une déforestation accrue pour l’expansion des terres agricoles. La solution, ce serait d’utiliser comme matière première des déchets industriels comme les copeaux de bois ou la paille de riz. Etant donné que la cellulose en se dégradant donne des sucres, il devrait être possible de produire de l’alcool comme carburant en utilisant la même technologie conventionnelle que pour faire le saké au Japon. Mais il y a un hic : les techniques actuelles nécessitent une grande quantité d’énergie pour obtenir les conditions rigoureuses nécessaires à la dégradation de la cellulose, hautes pressions et hautes températures par exemple. Ce n’est pas par ce moyen que sera résolue la crise énergétique. Pour résoudre ce problème épineux, le Japonais Moriya Ohkuma, embauché en 1994 comme chercheur au Centre RIKEN BioRessources, eut l’idée de capturer des termites pour étudier le fonctionnement de leur flore intestinale (une première !). Il est devenu depuis le directeur de la collection japonaise de microorganismes.

 Termites, soldat et ouvriers
 Termites, soldat et ouvriers

Qu’ont donc de si spécial ces petites bêtes généralement honnies pour les dégradations qu’elles opèrent dans l’habitat et l’ameublement, ainsi qu’en agroforesterie ? D’abord, ce ne sont que 10% des 2750 espèces connues qui sont devenues nuisibles dans notre milieu de vie. En outre, même si les termites sont largement répandus dans le monde, la plus grande diversité et le plus grand nombre vit dans les forêts tropicales où ils constituent un échelon indispensable du vivant par la capacité qu’ils ont à dégrader de façon extrêmement efficace la cellulose en composants recyclables. Suivant les espèces, ils se nourrissent donc de bois, d’herbe, de feuilles, de paille, d’humus, d’excréments d’herbivores et, de manière plus générale, de tous matériaux d’origine végétale – c’est là où le bât blesse -, soit le papier, le carton, le coton…, mais la plupart se nourrit de bois sain ou pourrissant. Le problème (pour eux), c’est qu’ils se nourrissent d’un aliment qu’ils sont incapables de digérer ! Comment peuvent-ils donc se multiplier ? C’est encore une histoire de symbiose. De même que les orchidées font appel à des champignons pour s’alimenter, les termites ont recours à des centaines de microorganismes qui font le travail de dégradation de la cellulose dans leur intestin. Moriya Ohkuma explique que le processus traditionnel d’étude est d’isoler un microorganisme, puis de le cultiver en milieu nourrissier où il se multiplie. Il devient alors possible d’expérimenter pour connaître ses propriétés et, le cas échéant, d’en déterminer le génome. Mais en ce qui concerne les termites, seulement 1% de leur flore intestinale si diverse accepte de se laisser cultiver ! En outre, ces microorganismes travaillent de concert et se répartissent les tâches, sans qu’il soit possible d’en connaître le détail.

Un couple en tandem autour du lac Liyu se met immédiatement en "pose photo", avec le sourire de rigueur et le V (de Victoire ?) comme tous les Asiatiques que nous avons croisés
Un couple en tandem autour du lac Liyu se met immédiatement en “pose photo”, avec le sourire de rigueur et le V (de Victoire ?) comme tous les Asiatiques que nous avons croisés
Termites souterrains de Formose (Taïwan)
Termites souterrains de Formose (Taïwan)
Schémas: Mécanismes symbiotiques des microorganismes dans l'intestin d'un termite
Schéma : Mécanismes symbiotiques des microorganismes dans l’intestin d’un termite
30 cellulose
Schéma : Cellulose

Pour tourner la difficulté, le chercheur décida de procéder à l’analyse de leur génome. Ces microorganismes unicellulaires peuvent être classés en deux catégories : les plus grands, à la cellule pourvue d’un noyau, sont les protozoaires, et les plus petits les bactéries, sans noyaux. Il analysa d’abord les gènes qui servent d’index pour la classification et l’identification des microorganismes. Il eut ainsi la surprise de découvrir dans cette flore intestinale une nouvelle espèce de bactérie, même sur le plan du phylum, l’unité taxonomique la plus élevée de la bactérie. Il s’aperçut qu’elle vivait en symbiose avec certains protozoaires. Plus généralement, il apprit que certaines espèces de bactéries vivaient en symbiose avec certaines espèces de protozoaires. Les bactéries avaient donc différents habitats à l’intérieur même de l’intestin du termite. Que s’y passe-t-il ? Le termite mange des fibres de bois, et les protozaires nichés dans son intestin dégradent la cellulose qu’elles contiennent en sucres (comme le glucose) qui sont fournis aux bactéries. Elles les utilisent comme source énergétique pour fixer l’azote atmosphérique et synthétiser des acides aminés et des vitamines utilisées par les protozoaires et le termite. A partir des sucres, les bactéries produisent également de l’acide acétique et de l’hydrogène, et les protozoaires de l’acide acétique, de l’hydrogène et du dioxyde de carbone. D’autres bactéries dans l’intestin du termite produisent de l’acide acétique à partir de l’hydrogène et du dioxyde de carbone. L’acide acétique synthétisé est une source d’énergie pour les termites. Il y a une solide relation “waste-free give-and-take” d’échange de bons procédés sans production de déchets; les termites, les protozoaires et les bactéries sont des partenaires mutuellement indispensables. Une partie de ces remarquables mécanismes de symbiose d’une efficacité extrêmement élevée fut clarifiée pour la première fois par l’analyse du génome bactérien effectuée par Moriya Ohkuma et son équipe. Il reste à découvrir quels sont les enzymes qui dégradent la cellulose en sucres dans un protozoaire. Par ailleurs, ces études ont établi que les protozoaires, ainsi qu’une des bactéries analysées, ont une forte aptitude à produire de l’hydrogène. Or, l’hydrogène deviendra probablement la prochaine génération de ressource énergétique, selon le chercheur japonais. A l’heure actuelle, ce sont surtout des microorganismes utilisés individuellement et quelques enzymes produites par des microorganismes qui sont employés industriellement. Bien que des combinaisons de deux ou plusieurs microorganismes soient effectuées dans certains domaines comme celui de la purification des eaux usées, les mécanismes qui régissent leurs interactions demeurent inconnus. Moriya Ohkuma conclut son article (publié en 2009) en disant qu’il reste encore beaucoup à découvrir avant d’être capables de faire un meilleur usage de tous ces microorganismes. Ci-dessous: Cellulose – Protozoaires symbiotiques et bactéries dans l’intestin d’un termite souterrain japonais –

Le nid arboricole

L’organisation sociale des termites est comparable à celle des fourmis et des abeilles, bien qu’elle ait évolué de manière indépendante. Des études phylogénétiques ont montré que leurs plus proches parents sont les cafards. Puisque les termites ont une cuticule souple qui se dessèche facilement, ils vivent dans des nids chauds, humides, sombres et isolés de l’extérieur. Ceux-ci sont construits par les ouvriers ou les vieilles nymphes (dernier stade larvaire). Le relativement haut taux d’humidité (90 à 99%) est probablement maintenu en partie par la production d’eau résultant des processus métaboliques de chacun des termites. La température intérieure est généralement supérieure à celle qui règne à l’extérieur. En plus de leur procurer un microclimat optimum, le nid leur offre abri et protection contre les prédateurs. Les nids arboricoles, de forme ovoïde, sont formés d’une sorte de carton ou papier mâché, qui est une mixture de matière fécale et de fragments de bois. Ils peuvent être parcheminés et fragiles, ou bien boisés et très durs. L’intérieur d’un nid arboricole consiste en couches horizontales de cellules, la reine occupant un compartiment spécial près du centre. Les nids maintiennent toujours des connexions avec le sol grâce à des pistes couvertes. Beaucoup de nids de termites hébergent divers autres invertébrés (coléoptères, mouches, punaises, chenilles, mille-pattes). Certains, qualifiés de termitophiles, sont incapables de survivre indépendamment de leurs hôtes termites, ils ont coévolué avec eux et forment des espèces spécifiques. Des coléoptères et des mouches ont développé des glandes qui sécrètent des substances recherchées et léchées par les termites (comme les pucerons avec les fourmis). Le nid de termites, parce qu’il procure un abri et la chaleur, peut aussi être occupé par des lézards, des serpents, des scorpions et quelques espèces d’oiseaux.

Arbre portant de grands fruits oblongs de 15 à 20 cm de long
Arbre portant de grands fruits oblongs de 15 à 20 cm de long

Quels arbres ? Quelles forêts ?

Gelée "Aiyu" (Taïpei)
Gelée “Aiyu” (Taïpei)
Ficus fistulosa
Ficus fistulosa

Après l’exploitation forestière intensive qu’ont subie les alentours du lac Liyu comme un peu partout à Taïwan, c’est une forêt secondaire de feuillus qui s’est substituée à la forêt primaire sur l’aire forestière nationale de récréation Chinan (池南國家森林遊樂區) et sur Mukumugi (慕谷慕魚). Il demeure des vestiges de cette activité sur la première et de la culture aborigène sur la seconde. Parmi ces espèces, on trouve notamment le common yellow stem-fig (Ficus fistulosa), dont les figues poussent toute l’année directement sur le tronc et les branches (sauf s’il y a un hiver plus marqué). Cette espèce est pollinisée par une petite guêpe, Ceratosolen hewitti, à Singapour, mais Ceratosolen constrictus, à Hong Kong, Java et Bornéo (aucune étude complète n’a encore été faite sur la symbiose ficus-guêpe à Taïwan). La dispersion des graines est principalement due aux mammifères (Macaque à longue queue, chauves-souris), ainsi que par les plus grandes espèces d’oiseaux (calaos, pigeons verts au cou rose). Sa production abondante tout au long de l’année en fait une source importante de nourriture pour beaucoup de frugivores et une ressource végétale clé. On le trouve aussi au bord des routes, car, contrairement au figuier étrangleur, il n’a pas de racines agressives susceptibles d’endommager les canalisations ou le pavement. C’est aussi un excellent arbre pour faire revenir la faune sauvage en environnement urbain (je me souviens d’un exemplaire magnifique et très ancien au jardin botanique de La Orotava, à Tenerife, îles Canaries). 36 1Dans certains coins d’Indonésie, les jeunes feuilles sont consommées en salade. L’une des 27 espèces de Ficus de Taïwan (26 natives et une introduite), le Ficus pumila var. awkeotsang, permet de produire une gelée comestible à partir de ses semences séchées. Cette gelée, localement appelée “aiyu” est un ingrédient commun des boissons estivales à Taïwan.

La flore du lac comprend aussi l’Elaeocarpus sylvestris dont le genre Elaeocarpus comprend environ 350 espèces qui se sont diversifiées dans les zones tropicales et subtropicales de l’Ancien Monde (à part l’Afrique) de Madagascar et l’île Maurice jusqu’au Japon, l’Australie, la Nouvelle Zélande et la Polynésie. Cet arbre, endémique de Taïwan, fait partie des treize espèces locales plantées en mars 1993 par le centre d’études Taimali de Taïtung à une altitude de 800 m sur une pente orientée sud-ouest. Les résultats montrent que les gaules d’Elaeocarpus sylvestris et d’Incense machilus ont eu les meilleures performances de croissance, atteignant respectivement 7,50 m et 7,30 m après transplantation, avec un taux de survie de 60%. Pourquoi ces études ? De 1965 à 1969, les structures forestières de l’île furent “rénovées”, les forêts mixtes de feuillus de faible rapport furent remplacées par des arbres à valeur économique supérieure, des conifères plantés en peuplements purs à moyenne et basse altitude. Parallèlement, les forêts privées furent largement converties en plantations de thé, vergers et même plantations de palmiers à noix de bétel, dont la consommation excessive (en chique à mâcher) est cancérigène. Ces monocultures firent disparaître la faune et la flore originellement très diversifiées de ces forêts anciennes. Depuis les années 1990 et la fin de la loi martiale, un revirement s’est produit, les concepts écologiques répandus dans la société taïwanaise ont fait prendre conscience aux édiles de la nécessité de protéger le sol et de gérer la forêt de façon durable. L’objectif a été de restaurer la biodiversité, de promouvoir activement le retour aux forêts mixtes diversifiées de feuillus, soit artificiellement par des plantations (d’où cette étude de diverses essences pour tester leur aptitude à une bonne reforestation), soit par la régénération naturelle. C’est devenu un des grands défis actuels pour les sylviculteurs de l’île.

Exposition de photos d'arbres et de forêts à la Fabrique dans le centre-ville de Taïpei (locaux industriels d'une ancienne brasserie convertie en zone branchée)
Exposition de photos d’arbres et de forêts à la Fabrique dans le centre-ville de Taïpei (locaux industriels d’une ancienne brasserie convertie en zone branchée)
Fruits du prunier de Malabar
Fruits du prunier de Malabar

Autour du lac Liyu poussent l’Arbre aux roues (Trochodendron aralioides) et la fougère arborescente (Cyathea spinulosa), déjà mentionnés précédemment. Dans la liste figure aussi Trema orientalis, une espèce à croissance rapide qui pousse dans les zones antérieurement perturbées et aux lisières des forêts. Cette espèce pionnière peut coloniser les sols pauvres et régénérer les zones forestières en fournissant de l’ombre et une protection aux jeunes plants de feuillus. Elle est fixatrice d’azote et peut ainsi améliorer la fertilité des sols pour d’autres espèces végétales. Elle a un fort impact écologique sur au moins 14 espèces de papillons dont les chenilles se nourrissent de ses feuilles. Plusieurs espèces d’oiseaux consomment ses fruits, les pigeons et les colombes y bâtissent leur nid, et d’autres oiseaux encore sont friands des insectes qui vivent en grand nombre sur son feuillage. Aux Philippines, les feuilles, gousses et graines servent de fourrage pour le bétail, les buffles et les chèvres. Les feuilles sont aussi broutées par des herbivores sauvages et peuvent être consommées comme des épinards. Enfin, on trouve également autour du lac Liyu plusieurs arbres habituellement cultivés dans les vergers, comme le prunier de Malabar ou pommier rose, issu d’Inde orientale et de Malaisie, et qui est cultivé à Taïwan depuis des siècles. En Sanskrit, l’Inde était autrefois appelée Jambudvipa (le pays de la pomme rose). Selon la légende, Buddha avait coutume de s’asseoir à l’ombre épaisse de sa grande ramure au feuillage dense. Le tulipier africain offre une belle floraison rouge entre février et avril, période où est fêté le Nouvel An chinois, précise un site sur le parc forestier de Taïtung que nous avons parcouru à vélo. Bauhinia blakeana, appelé communément Hong Kong Orchid Tree, est une fabaceae (on disait autrefois une légumineuse). Cet hybride issu du croisement entre Bauhinia variegata et Bauhinia purpurea a été crééau Jardin botanique de Hong Kong en 1880. Apparemment, tous les arbres cultivés dériveraient de cet unique arbre dont les “clones” furent ensuite abondamment plantés sur l’île à partir de 1914. Il est stérile et ne produit généralement ni graines, ni fruits. On le multiplie au moyen du greffage, de boutures ou de marcottage. C’est ce qu’on appelle un cultivar. Enfin, le panneau mentionne le Bombax ceiba, ou arbre à coton, de la famille du kapokier (ou “fromager”), originaire de Java. Les noyaux secs issus de la fleur sont un ingrédient essentiel dans la soupe aux nouilles épicée nam ngiao de l’Etat Shan et du Nord de la Thaïlande, ainsi que pour le kaeng khae curry.

"La beauté de la forêt", pub vue dans un couloir de la gare centrale de Taïpei
“La beauté de la forêt”, pub vue dans un couloir de la gare centrale de Taïpei

Attention, danger !

tenue "de rando" à Alishan
Tenue “de rando” à Alishan
Sculpture de Tsai Yung Wu (dans le petit parc autour du musée scientifique de Chiayi)
Sculpture de Tsai Yung Wu (dans le petit parc autour du musée scientifique de Chiayi)

J’ignore si les Taïwanais sont aussi procéduriers que les Américains, mais en tout cas, tous les lieux publics sont truffés de panneaux recommandant de prendre garde à ci, faire attention à ça, ne pas faire ceci, plutôt aller par là… A croire que les gens sont totalement infantilisés et qu’il faut les prendre en charge pour tout. A Alishan, il y a des panneaux d’interdiction d’escalader les barrières et rambardes, ceux qui préviennent qu’un arbre n’a pas à être pelé comme un légume à cuire, les inévitables panneaux “Sol glissant, sol boueux, sol humide”, comme si les promeneurs ne pouvaient pas regarder où ils mettent leurs pieds… Il est vrai que les tenues des visiteurs, notamment celles des femmes et des filles, sont souvent très citadines et peu adaptées à la randonnée en pleine nature. S’agit-il seulement des touristes de Chine continentale ou bien sont-elles issues de toute l’Asie du Sud-Est ? Contrairement à la mode occidentale de la peau bien bronzée, il semble qu’un critère de beauté purement asiatique soit communément partagé : la peau claire. Beaucoup de femmes se couvrent énormément, avec des accessoires sophistiqués, en dentelle, matières synthétiques colorées, superposition de couches… Souvent également les hommes, jeunes ou vieux, manifestent une grande prévenance en portant l’ombrelle de leurs compagnes et en prenant garde à ce qu’elles soient bien protégées du soleil.

Des pancartes autour du lac Liyu préviennent de la présence d’une faune dangereuse: une guêpe munie d’un dard géant, presque aussi grand que son abdomen, et un cobra en position d’intimidation (j’ai vérifié, il y a vraiment des cobras à Taïwan, le Naja atra ou cobra chinois, mais, en ce qui nous concerne, nous n’avons pas vu l’ombre d’un serpent). Les gestionnaires n’ont par contre rien dit à propos des orties magnifiques qui interdisent mieux que tout discours le passage dans les “chachis”. En voyant le panneau sur les macaques, je me suis aussitôt mise à guetter tout mouvement éventuel sur ma gauche, dans l’espoir d’en apercevoir sur ce versant abrupt et boisé, en vain malheureusement ! Ce sont des animaux diurnes, arboricoles et terrestres, endémiques à Taïwan. Ils vivent normalement dans la forêt où ils se nourrissent de fruits, de feuilles tendres, de bourgeons, d’herbe, d’insectes, d’escargots et d’oeufs d’oiseaux. Comme les autres macaques, ils peuvent mettre des réserves dans leurs joues pour les manger plus tard en sécurité.

Le souci avec ces singes (Macaque de Taïwan, Macaca cyclopis) est comparable à celui que posent les requins d’Afrique du Sud ou de l’Ile de la Réunion, ou encore les crocodiles du Costa Rica – même si bien sûr le péril est moindre. Quand on nourrit des animaux sauvages, ils peuvent devenir un peu trop familiers, voire carrément dangereux. Ici, ce ne sont pas des organismes touristiques, mais le public lui-même qui leur offre à manger. Le problème ne date pas d’hier, mais il semble s’être considérablement aggravé dans la région de Kaohsiung au sud de l’île, particulièrement dans le parc naturel de Shoushan situé juste au nord du port, au point que leur population a littéralement explosé – 1400 à 1600 singes rien que sur Chai Shan. 44Les incidents se sont multipliés, randonneurs attaqués sur cette “montagne” ou nourriture volée à des visiteurs. Les fermiers alentour s’en plaignent également car les singes vandalisent les terres agricoles et les récoltes. Le bureau municipal aux affaires agricoles a essayé durant de nombreuses années diverses méthodes, l’usage de chiens entraînés, des pétards, du fil électrique et même des singes-épouvantails pour les effrayer, mais rien n’y a fait. Même l’Université nationale Sun Yat-sen, située au voisinage, souffre des pitreries de ces singes mal élevés qui s’insinuent dans les dortoirs des étudiants à la recherche de nourriture. Des gardes de sécurité du campus les chassent avec des armes de paintball, des chiens ou des pièges, mais de nouveau avec peu d’effets. Enfin, des groupes de volontaires ont été répartis aux entrées des principaux parcs de montagne du comté pour demander aux visiteurs de ne pas nourrir les singes, mais ces efforts n’ont eu qu’un effet limité. En désespoir de cause, la municipalité a pris la décision de sévir : toute personne surprise à nourrir les singes sauvages de Kaohsiung devra payer une amende comprise entre 5 000 NT$ (166 US$) et 10 000 NT$. – Photos : – Ci-dessous : En gare de Chiayi, affiche montrant le danger des gestes inconsidérés avec les “selfies” – Tianxiang Terrace (à l’extrémité des gorges de Taroko, Hualien), affiche d’interdiction de nourrir les singes sous peine d’amende – Mannequins devant l’ancien consulat britannique à Takau (Kaohsiung) –

Panneau de rappel de sécurité pour les (très nombreux) visiteurs de la "ferme Qingjing" près de Wushe (canton de Ren'ai)
Panneau de rappel de sécurité pour les (très nombreux) visiteurs de la “ferme Qingjing” près de Wushe (canton de Ren’ai)

46Si l’on considère la question sous un autre angle, peut-être verrons-nous différemment la situation de ces singes. Shoushan (littéralement “Mont de la Longévité”) est connue sous divers noms tels que Chaishan (柴山), Mont Takao (打狗山) et Montagne au Singe (猴山). Autrefois, les aborigènes y faisaient pousser un vaste bosquet de bambou-flèche “arrow bamboo” (Pseudosasa japonica), dont les tiges étaient taillées en armes pour combattre les pirates qui sévissaient à l’époque. Ils appelaient ces plantes “takao” dans leur langue, d’où le nom de “Mont Takao”. Pendant la domination néerlandaise, les colonisateurs trouvèrent que cette montagne était principalement occupée par une légion de singes et ils l’appelèrent simplement la “Montagne au Singe”. En 1923, le prince japonais Hirohito (裕仁皇太子), qui devint ultérieurement l’Empereur Showa (昭和天皇), visita la “Montagne au Singe”. Fortuitement, cette visite coïncida avec la date de son anniversaire, donc, pour lui souhaiter une longue vie, la montagne fut rebaptisée “Shoushan”. Ce dernier épisode fut précédé par un événement qui allait être crucial pour l’avenir de cette petite portion de côte taïwanaise. En 1860, par le Traité de Pékin, l’empire britannique obligea la dynastie Qing à ouvrir à l’exportation les ports de Takau (devenu aujourd’hui Kaohsiung), An-ping (Tainan), Tamsui (New Taipei) et Keelung. La Grande Bretagne fut ainsi la première des pays occidentaux à ouvrir un consulat, initialement centré à Tamsui, puis transféré en 1864 à Takau. A l’époque, la côte était quasiment sauvage et la ville minuscule. Sous la colonisation japonaise, de gros investissements furent consacrés à l’expansion du port pour l’expédition des matières premières et des produits alimentaires en direction du Japon et après la Seconde Guerre Mondiale et l’éviction des Japonais, le Kuomintang donna encore une nouvelle inflexion en faisant construire maintes infrastructures industrielles. Aujourd’hui, la population de Kaohsiung approche les trois millions d’habitants (2,4 millions en 1985) et la ville est devenue la deuxième en importance après Taïpei. Shoushan, le Mont de la Longévité, s’est ainsi retrouvé progressivement englobé par des édifices et infrastructures, et sa population végétale et surtout animale isolée et sans échappatoire. Peut-être que les citadins taïwanais, peu habitués au contact avec la nature, se comportent avec les singes comme chez nous les gens avec les pigeons, mais en réalité, la ville, devenue tentaculaire, a converti les espaces naturels rescapés de l’urbanisation en lieux de détente très aménagés, envahis par des foules humaines. Les brochures touristiques ne manquent pas d’ailleurs de mettre en avant la présence si touchante des bébés singes et les attitudes si “humaines” de ces primates. Parallèlement, les alentours autrefois cultivés de façon peu intensive et dispersée par les aborigènes se sont convertis en un damier ininterrompu de propriétés agricoles où il ne reste guère d’espace vraiment sauvage. Si les singes, premiers habitants du lieu, n’ont plus de forêts en surface suffisante et que leur espace vital se réduit comme une peau de chagrin, ils n’ont d’autre choix que de se convertir en prédateurs de cette population humaine à la démographie galopante qui perturbe profondément leur environnement… – Photos:  – Mannequins devant l’ancien consulat britannique de Takau (Kaohsiung) – Ci-dessous : De Takao à Kaohsiung, exposition historique sur un mur du port et photos (coucher de soleil et baie portuaire) prises lors de notre passage –

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Le retour des lucioles

J’adore cette pancarte ci-contre, elle est d’une poésie… Rien qu’à la regarder, on imagine déjà un conte, la jeune fille transformée en carpe avec laquelle son fiancé ne peut désormais converser que par une belle nuit étoilée lorsque la pleine lune vient se refléter dans le lac… En réalité, je n’en suis pas si loin : Kun m’a traduit le texte qui annonce des séances d’observation des lucioles tous les vendredis et samedis entre le 13 avril et le 12 mai autour de Liyu, l’étang aux carpes (les paragraphes numérotés sont des règles à respecter). Nous y étions l’après-midi du 11 mai. Si nous avions eu vent de cette animation, peut-être serions-nous retournés le soir sur les lieux. – Au Costa Rica, nous avions été saisis par la magie de ces petites lumières mouvantes dans l’obscurité d’un chemin ! C’était à l’Hacienda Baru, un parc naturel privé de la côte pacifique appartenant à l’Américain Jack Ewing. Il est l’auteur de “Monkeys are made of chocolate” (Les singes sont faits en chocolat), où il relate les délicieuses anecdotes de son installation dans ce pays dont il est tombé amoureux. – Dans l’environnement du lac, plus de 20 espèces de lucioles réparties sur neuf genres ont été observées. Celle que l’on voit le plus fréquemment est la Luciola cerata présente en avril-mai. D’autres fréquentent la montagne proche au printemps et en été, Luciola filiformisLuciola kagianaCurtos costipennis et Pyrocoelia analis, tandis qu’en automne et en hiver les espèces les plus communes sont Lychnuris praetexta (octobre à décembre), Diaphanes citrinus et Lamprigera yunnana. Les larves de lucioles sont carnivores. Celles qui sont terrestres se nourrissent de petites limaces et petits escargots dont la coquille leur procure également un abri. Toutefois, les larves de Stenocladius bicoloripes ont une prédilection pour les vers de terre. Celles des lucioles aquatiques ont pour proies les escargots aquatiques, ainsi qu’occasionnellement de petits poissons ou des têtards. La plupart des adultes subsistent en buvant de la rosée, du miellat, du nectar et en consommant du pollen. – Photo : Pancarte annonçant des animations pour observer les lucioles –

Photo : Luciola cerata
Photo : Luciola cerata

Un article relate le retour des lucioles à Taïpei, la capitale. Il résulta d’un concours de circonstances. La Fondation des amis du parc forestier de Daan avait été sollicitée par le propriétaire de Xianjiyan pour résoudre un problème de prolifération des moustiques et des punaises. Au cours de sa reconnaissance des lieux,Kaven Chen, le vice-directeur, aperçut quelques lucioles et se mit en tête de sauver et de réintroduire ces lumineux petits insectes. En 2012, il commença à effectuer des recherches sur leur écologie et s’aperçut qu’elles avaient disparu depuis longtemps, sauf trois espèces, ce qui lui donna un peu d’espoir. La réintroduction des lucioles au pied de Xianjiyan serait le symbole d’un retour à la lumière à Taïpei. Et ce serait un grand événement ! Mais le propriétaire avait probablement des projets immobiliers pour valoriser ce grand espace. Kaven Chen lui soumit tout de même sa proposition et fut assez persuasif pour obtenir son soutien pour la restauration du parc. Il fit appel au  Dr Wu Jiaxiong, entomologiste et l’un des experts peu nombreux sur les lucioles du nord de Taïwan. Le Dr Wu expliqua que le retour des lucioles ne pouvait pas se résumer à en élever et les relâcher sur place. C’était leur mort assurée. 

Un bosquet de bambous à l'intérieur de la gare centrale de Taïpei (section du métro vers l'aéroport)
Un bosquet de bambous à l’intérieur de la gare centrale de Taïpei (section du métro vers l’aéroport)

Les lucioles ont besoin d’eau propre, d’une faible pollution lumineuse et d’un endroit approprié pour les accouplements et la ponte. La première étape devait donc être la restauration de leur habitat, ce qui fut fait. Mais il y avait au voisinage une école en construction et une école nocturne (!) laissant échapper beaucoup de lumière très brillante. Les écoles acceptèrent de coopérer et investirent dans des rideaux opaques. Par ailleurs, deux typhons destructeurs étaient en train de sévir, contre lesquels on ne pouvait rien faire, mais il y avait aussi un crustacé local appelé Geothelphusa miyazakii qui détruisait la couche imperméable (d’argile ?) qu’ils avaient eu tant de mal à mettre en place pour les mares. Ne voulant pas tuer ces crabes, l’équipe les captura au moyen d’épuisettes et de pièges et les transféra ailleurs. A l’automne 2013, l’habitat était enfin restauré et il fut procédé au premier lâcher de lucioles. Wu savait qu’une opération similaire avait été tentée au Japon: il leur avait fallu 16 ans pour comprendre qu’il ne fallait pas introduire que des adultes. Il prit donc soin de lâcher également des jeunes capables de se défendre ensemble. Au printemps 2014, des résultats préliminaires montrèrent que six espèces de lucioles s’étaient installées avec succès.

Du coup, la municipalité de Taïpei souhaita devenir “la ville aux lucioles” et que l’expérience soit réitérée dans les parcs Rongxing, Muzha et Daan pour y faire revenir les lucioles repoussées depuis des décennies par l’urbanisation vers les banlieues. La Fondation travailla en collaboration avec les gestionnaires des parcs et l’office public de l’éclairage municipal, mais chaque parc fut un cas particulier, ce qui rendit le travail de restauration extrêmement difficile. Au parc Muzha par exemple, cela prit un an, juste pour en extirper les espèces exotiques animales et végétales, ainsi que beaucoup de limon. Il était impossible d’entrer avec de grosses machines à l’intérieur, donc un millier de volontaires du Wenshan Community College fut recruté pour creuser et transporter des sacs de limon et de plantes exotiques simplement grâce à “l’huile de coude”. Il en fut de même au parc Rongxing. Des gens du voisinage, des volontaires et les enfants des écoles travaillèrent ensemble, et ces 3000 personnes réussirent à en venir à bout en seulement six mois. Situé en plein centre ville, le parc Daan pâtissait d’une grande pollution lumineuse. Avec de nombreuses années d’expérience dans le dévoloppement des LED, la société Everlight, et en particulier son directeur général Robert Yeh, natif de la campagne, et son épouse Susie Chien, relevèrent le défi. Ils consultèrent diverses études scientifiques et découvrirent que, dans les années 80 en Amérique, des tests ERG (électrorétinographie) avaient été conduits sur les lucioles.

Les résultats montraient qu’elles sont tout spécialement photosensibles à l’ultraviolet et à la lumière verte. Mais, selon le Dr Wu, une longueur d’onde de 590 nm (nanomètres) dans le spectre du rouge ne devrait pas autant les déranger et pourrait être utilisée pour l’éclairage nocturne. De nouveaux luminaires, au lieu d’être produits en masse, furent développés artisanalement et fournis totalement gratuitement pour le projet de restauration. Pour les fabricants de LED, c’était facile de produire un éclairage produisant n’importe quelle longueur d’onde de lumière. L’étude avait été faite il y a 30 ans, mais personne ne l’avait mise en pratique. C’est désormais chose faite à Taïwan qui montre ainsi son grand sens de la conservation écologique, ce dont elle peut être fière (sic). En 2017, Taïwan a été sélectionnée (devant l’Australie et la Chine continentale !) pour accueillir le festival international des lucioles. Pour montrer au public l’importance de la restauration entreprise et comment il est possible de préserver la présence des lucioles et de les aimer, des volontaires furent postés près des étangs écologiques de chacun des trois parcs. Leur mission était également de se rendre disponibles pour répondre à toutes les questions, de façon à ce que la connaissance écologique soit incluse dans l’éducation continue de Taïwan, et que les lucioles puissent rester ici et prospérer éternellement ! – Photos : A l’aéroport de Taïpei, salle d’attente décorée sur le thème de la conservation de la nature (Chat léopard, Prionailurus bengalensis chinensis – Sambar de Formose, Rusa unicolor swinhoei) –

A l’aéroport de Taïpei, une salle d’attente consacrée à la conservation de la nature, ambiance et décoration forestière : les caractéristiques d’une sélection de mammifères endémiques sont présentées en bilingue chinois-anglais dans des bulles vertes, et des tampons et des boîtes à encres de divers coloris sont mis à la disposition des voyageurs qui peuvent imprimer les empreintes de pas de ces animaux sur papier.

Aborigènes ?

La bibliothèque Forest Story, au 6 South Huantan Road (huan tan nanlu 6 hao), en bordure de la piste cyclable autour du lac Liyu, est un lieu vraiment original.

J’ai l’impression – mais ce n’est qu’une supposition, car je ne trouve aucune information en anglais – qu’il s’agit d’une bibliothèque aborigène puisque nous sommes en plein territoire des Pangcah, ou Amis (cette appellation qui signifie “nord” leur a été attribuée par la tribu Beinan du sud). L’architecture est résolument moderne, mais la façade doublée de pierres plates empilées rappelle la facture de certaines maisons aborigènes de la montagne. Il y a aussi la décoration du numéro 6, où est figuré un petit animal du genre écureuil lové à l’abri sous une feuille. Et puis tout est fait pour intriguer et attirer les enfants, depuis les oies qui souhaitent la bienvenue, jusqu’aux oiseaux (des pigeons) perchés au-dessus des rayonnages de livres géants à l’angle desquels sont assis deux petits enfants en train de lire, en passant par les deux mêmes petits personnages de bandes dessinées ou dessins animés postés à l’entrée, devant un vélo blanc aux rayons solaires et aux paniers fleuris. 59Tout ce monde de fantaisie contraste avec le décor très dépouillé et tiré au cordeau : déjà, l’imaginaire s’invite et l’on a hâte de pénétrer pour venir écouter une histoire… A peine un peu plus loin, dans une prairie parsemée d’arbres, un gros escargot à la lourde coquille conique escalade posément une dalle dressée dans l’herbe haute sur laquelle sont inscrits des caractères chinois. A côté de l’animal, c’est peut-être un début de nid de guêpe maçonne qui forme un petit cratère aux parois parcheminées. Ensuite, une pancarte ornée de dessins est emplie de questions. Voici la traduction proposée par Kun. Le titre:  L’étang des carpes, amusant ! Première ligne : Quoi jouer? Randonnée à la montagne des carpes, Canoter, un tour de l’étang en vélo ! Deuxième ligne : Expérience ? Ferme, ateliers ! Troisième ligne : Quoi manger ? Saveur spéciale locale (des aborigènes de Taiwan), crevettes sautées, crêpes aux crevettes de l’étang! Quatrième ligne : Quoi boire ?  Lait de papaye, thé au citron et donggua (courge cireuse, Benincasa hispida).

60Le premier des dessins qui encadrent ce texte, au tracé jaune, montre une luciole sur fond de forêt, le second, de couleur rouge foncé représente des maisons dominées par une canette avec une paille et un monticule de je ne sais quoi, le troisième, bleu, est une chouette perchée sur une branche fleurie et le quatrième, rouge clair, figure une maison qui bouscule un arbre. Est-ce une contestation du mode de vie moderne et de l’urbanisation et une ode à la nature et sa biodiversité ? C’est justement sur un volet de cette maison-bar qu’est accroché le panneau de l’aborigène qui hèle le passant. Plus prosaïquement, ces dessins représentent peut-être simplement ce que l’on peut trouver en faisant le tour du lac. En effet, ils sont repris sur un superbe plan dessiné du lac Liyu et de ses alentours. Il est dressé devant une maison d’hôtes où trois mignonnes petites chouettes sur un panneau de l’entrée retiennent le regard. Nous sommes manifestement dans un lieu où l’art s’allie à l’amour de la nature.

 Lac Liyu, pierre dressée avec un texte peint
Lac Liyu, pierre dressée avec un texte peint
Martelage de l'écorce interne du mûrier d'Espagne
Martelage de l’écorce interne du mûrier d’Espagne

Un site confirme que certains des résidents autour du lac Liyu sont bien des autochtones de la tribu Amis et qu’ils ont ouvert des maisons d’hôtes, des restaurants et des ateliers d’artisanat qui permettent aux visiteurs d’accéder à leur culture. L’objet façonné le plus connu est le couteau traditionnel de chasse. Autrefois, il y avait de nombreux artisans qui créaient des objets à la main. Mais, avec la popularité croissante de lames produites industriellement à la machine de façon moins onéreuse et plus rapide, beaucoup durent mettre la clé sous la porte. L’un des quelques artisans qui demeure, Yang Ming-Shan, occupe l’atelier Wenlan Mini Knife à quelques minutes en voiture du lac. Il propose des classes DIY (Do it yourself, faites-le vous-même) où les participants sont invités à décorer la gaine d’un couteau de chasse miniature pour le transformer en porte-clé ou en pendantif. Près du lac, l’atelier Mu Shu Ya, tenu par Anui, enseigne aux visiteurs les usages traditionnels de l’écorce d’arbre, comme par exemple la confection d’un vêtement. Anui montre d’abord comment on pèle les branches du mûrier d’Espagne. On en martèle ensuite la partie interne de l’écorce dont les fibres sont aplaties en une fine épaisseur puis séchées. – Les Chinois à partir du 1er siècle et les Japonais du 6e siècle en ont fait du papier. Les habitants des îles Fiji, Tonga, Samoa et Tahiti ont porté des vêtements dans cette matière (tapa) jusqu’à une date récente et ils les utilisent encore pour les cérémonies. – Les visiteurs fabriquent un petit bibelot en forme de chouette et un vêtement. Pour les tribus Amis et Truku, la chouette a une signification particulière : selon la légende, si une chouette se perche sur le toit d’une maison, une grossesse est en prévision (un peu comme la cigogne qui apporte les bébés chez nous). Comme spécialités culinaires, il est proposé du riz frit avec des tranches séchées de taro, du porc grillé, du poisson grillé sous une couche de sel, de l’omelette aux feuilles d’angélique, des plantes sauvages comestibles et par-dessus tout des tranches de citron confites avec des grains de café.

Broussonetia papyfera est une plante pionnière, apte à rapidement coloniser les clairières ou les endroits dégradés, pour peu qu’il y ait des pieds mâles et femelles, ainsi que des animaux pour disperser les graines après en avoir mangé les fruits. Il s’adapte à différents types de climat et il a été largement diffusé, devenant une plante invasive au Pakistan, dans les pampas d’Argentine et les forêts d’Uganda.

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Très jolie fresque murale faisant penser à une fleur d'hibiscus
Très jolie fresque murale faisant penser à une fleur d’hibiscus
Escargot taïwanais, vraiment très gros, avec une coquille en forme de coquillage
Escargot taïwanais, vraiment très gros, avec une coquille en forme de coquillage

Un membre de la communauté Ami, Icyang Parod (夷將·拔路兒Yíjiāng Bálùer), dirigea pendant les années 1980 un mouvement de défense des droits des aborigènes taïwanais; avec deux étudiants de l’Université Nationale de Taïwan, il lança en 1983 une publication, “Haute Montagne Verte” (Gaoshan Qing), qui soulignait le danger d’extinction de la culture aborigène et appelait les Aborigènes à engager un mouvement d’auto-assistance. Fin 1984, les Aborigènes de Taïwan décidèrent qu’ils n’accepteraient plus de désignation choisie par les colonisateurs. Le 29 décembre, un groupe de 23 intellectuels Aborigènes et chinois Han se réunirent pour former l’Association pour les droits des Aborigènes taïwanais . Elle devait s’appeler “Association pour les droits de la tribu de la haute montagne”, mais un mois avant son lancement, Fan Sun-lu (范巽綠), le directeur de l’Education du Bureau de Kaohsiung de l’époque, proposa d’utiliser plutôt le terme Aborigène. Après un débat nourri, ce terme fut accepté.

Il faut savoir que pour l’empire Qing, ils étaient des barbares , l’empire japonais qui lui avait succédé les appelait Takasago, le peuple de la haute montagne, et le parti nationaliste chinois (Kuomintang, KMT) qui prit ensuite le pouvoir se référait à eux en tant que shanbao, compatriotes de la montagne. L’une des revendications de l’Association était que le gouvernement les appelle officiellement des habitants originels, qui est le terme utilisé aujourd’hui. Icyang Parod posait ainsi le problème: “Nous ne voulons pas seulement être identifiés en tant qu’Aborigènes. Par ce terme, nous voulons signifier aux Chinois Han que cette terre, originellement, nous appartenait. Nous n’insisterons pas sur les méthodes par lesquelles ils obtinrent cette terre, mais ils devraient au moins respecter nos droits et notre statut.” Le parti démocratique progressiste (DPP) nouvellement formé soutint le mouvement, utilisant cette nouvelle désignation dans sa constitution écrite en 1986. La même année, l’église presbytérienne adopta également officiellement cette désignation et son usage se répandit parmi ses quelques 80 000 membres d’origine aborigène. Cela paraissait une requête simple et inoffensive, mais le processus prit presque dix ans avant d’aboutir. Après le retrait de la loi martiale en 1987, le mouvement augmenta en force et en nombre et il fut reconnu comme organisation non gouvernementale par les Nations Unies. Ce n’est qu’en 1991 que le Kuomintang, revenu démocratiquement à la tête du pays, envisagea une réforme constitutionnelle dans ce sens. Mais il hésitait encore à désigner les Aborigènes comme étant les propriétaires originels de la terre, parce que cela impliquait que les Chinois Han était un peuple étranger et le KMT un régime étranger, menant à d’autres problèmes. L’Assemblée nationale suggéra le terme “habitants antérieurs” ou “premiers habitants”, ce que les activistes jugèrent inacceptable. Le 1er août 1994, par 196 voix pour et 63 contre, l’Assemblée nationale finit par accéder à la demande en ajoutant un article à la constitution qui protégeait les droits des autochtones. –

Photo : Centre du Peuple Amis
Photo : Centre du Peuple Amis

Dès novembre 1995, le Centre du Peuple Amis fut ouvert près de l’office de tourisme de Duli, dépendant du Bureau du tourisme de la côte Est. Etabli sur un terrain d’environ deux hectares, il comprend un belvédère d’une capacité de 2000 personnes donnant sur une aire où se déroulent des spectacles en extérieur. Les bâtiments principaux comprenant des maisons familiales et un lieu de fête sont réalisés d’après les dessins à la main de l’ethnologue japonais Chichiiwa Taro qui représentent le canton de Guangfu dans le comté de Hualien tel qu’il était en 1943. Un autre bâtiment est une reproduction de la maison de Shaman de la communauté Taibalang dans le comté de Hualien. Ils contiennent une exposition des centres folkloriques tribaux, de l’artisanat, des spécialités en vente, des services de restauration et on y présente des spectacles de danses traditionnelles.

Continuant à militer, Icyang Parod devint Ministre de 2007 à 2008 au Conseil des Peuples Indigènes créé en 1996, puis il le fut de nouveau en 2016, luttant contre la pauvreté, le chômage et pour les droits à la terre. Cette année-là, Tsai Ing-wen, membre du Parti démocratique progressiste fut élue à la présidence de Taïwan en janvier. Le 1er août de la même année, elle adressa au nom du gouvernement des excuses formelles à l’attention des communautés aborigènes taïwanaises. C’était aussi une autre façon pour le gouvernement d’exprimer sa volonté de préserver et de promouvoir les langues aborigènes. Sous l’occupation japonaise, l’usage du japonais était obligatoire et le Kuomintang mena une politique de sinisation qui conduisit à l’amenuisement de l’usage des langues austronésiennes sur l’île. La langue Ami ne compte plus à l’heure actuelle que 100 000 locuteurs (sur les 23 millions d’habitants de Taïwan). Icyang Parod, lors d’une allocution de décembre 2016, réagit en disant qu’il s’agissait d’un premier pas vers la réconciliation et la paix. Il reconnut qu’elle était le premier chef d’Etat asiatique à le faire et il annonça que le Conseil des Peuples Indigènes ferait en sorte de publier la version intégrale de ses excuses dans chacune des 16 langues aborigènes taïwanaises encore actuellement parlées (23 langues au XVIIe siècle), ainsi qu’en anglais et en japonais.

La carte du lac Liyu et de ses alentours
La carte du lac Liyu et de ses alentours

Annexe : Discours d’excuses de la présidente Tsai Ing-wen à l’attention des Aborigènes de Taïwan

Taïpei, 1er août 2016, la Présidente Tsai Ing-wen a présenté au nom du gouvernement des excuses formelles à l’attention des aborigènes de Taïwan pour la discrimination et la négligence dont ils ont souffert au cours des derniers 400 ans. Voici la traduction que j’ai faite du texte original de ses excuses publié en anglais.

Photo : La Présidente de Taiwan Tsai Ing-wen présente ses excuses aux Aborigènes de l'île
La Présidente de Taiwan Tsai Ing-wen présente ses excuses aux Aborigènes de l’île

Ce même jour il y a 22 ans, le terme “shanbao” (gens de la montagne) a été remplacé dans les articles additionnels de notre Constitution par la désignation qu’ils ont eux-mêmes choisie, les “Aborigènes”. Cette correction n’a pas été la simple suppression d’un terme discriminatoire, mais elle a dans le même temps mis l’accent sur le statut de “propriétaires originels” des Aborigènes de Taïwan. A partir de cette base, aujourd’hui, nous effectuons un nouveau pas en avant. A l’attention de tous les Aborigènes de Taïwan, au nom du gouvernement, je vous adresse mes plus profondes excuses. Pour les quatre siècles de souffrances et de mauvais traitements que vous avez endurés, je vous présente mes excuses au nom du gouvernement.

Je sais que, maintenant encore, il demeure autour de nous des personnes qui ne voient pas le besoin de s’excuser. C’est la raison la plus importante pour laquelle je représente le gouvernement afin de faire ces excuses aujourd’hui. Voir ce qui était injuste dans le passé comme une évidence, ou considérer les souffrances d’autres ethnies comme une composante inévitable du développement humain, voilà les premiers états d’esprit que nous, qui nous tenons ici devant vous aujourd’hui, avons résolu de changer et d’inverser.

Laissez-moi vous exprimer en termes simples pourquoi nous nous excusons auprès des Aborigènes. Il y a 400 ans, il y avait déjà des gens qui vivaient à Taïwan. Ces premiers habitants vivaient leur vie et avaient leurs propres langues, cultures, coutumes et territoires. C’est alors que, sans leur consentement, un autre groupe de peuples aborda sur ces rivages, et au cours de l’histoire, il s’empara de tout ce qu’avaient les premiers habitants qui, sur la terre qu’ils avaient connue le plus intimement, devinrent déplacés, étrangers, hors du courant principal, et marginalisés.

Le succès d’une ethnie peut être construit sur les souffrances d’une autre. A moins que nous refusions d’être un pays épris de justice, nous devons faire face à cette histoire. Nous devons dire la vérité. Et puis, le plus important, le gouvernement doit vraiment réfléchir à ce passé. C’est la raison pour laquelle je suis devant vous ici aujourd’hui.

Photo : Représentants des tribus aborigènes
Photo : Représentants des tribus aborigènes

L’histoire générale de Taïwan

Un livre intitulé “L’histoire générale de Taïwan” a été publié en 1920. Dans sa préface, on trouve ces mots:

Taïwan n’a pas d’histoire. Les Néerlandais en furent les pionniers, le Royaume de Koxinga construisit le pays, et l’Empire Qing le géra. C’est un point de vue sur l’histoire typiquement Han (l’ethnie majoritaire chinoise). La vérité, c’est qu’il y avait des Aborigènes ici depuis des milliers d’années, avec une culture riche et une sagesse qu’ils avaient transmises de génération en génération. Mais nous ne savons écrire l’histoire que selon la perspective du dominant. Pour cela, je présente mes excuses aux Aborigènes de la part du gouvernement.

Les Néerlandais et le Royaume Koxinga massacrèrent et exploitèrent le groupe ethnique Pingpu. L’Empire Qing s’engagea dans des confrontations sanglantes qui aboutirent à la répression. Le Japon colonisa le pays en mettant en place des politiques parfaitement sauvages. Et après la Seconde Guerre Mondiale, le gouvernement ROC (Republic of China, Kuomintang) entreprit une politique d’assimilation. Depuis 400 ans, chaque régime qui s’est emparé de Taïwan a brutalement violé les droits des Aborigènes par l’invasion armée et la saisie des terres. Pour cela, je présente mes excuses aux Aborigènes de la part du gouvernement.

Les Aborigènes maintenaient l’ordre tribal selon des coutumes transmises par la tradition, et l’équilibre écologique grâce à la sagesse de la tradition. Mais durant le processus d’élaboration des institutions de l’état moderne, les Aborigènes perdirent le droit de suivre leur propre voie et de conduire leurs propres affaires. Le tissu des sociétés traditionnelles fut déchiré et les droits collectifs de ces peuples ne furent pas reconnus. Pour cela, je présente mes excuses aux Aborigènes de la part du gouvernement.

Les Aborigènes avaient leurs propres langues. Toutefois, avec la loi japonaise tendant à assimiler et convertir tous les résidents en sujets impériaux, et avec l’interdiction des langues tribales faite par le gouvernement ROC après 1945, les langues des Aborigènes subirent de grandes pertes. La plupart des langues Pingpu ont disparu. Les gouvernements successifs ont négligé de veiller à la protection des cultures aborigènes. Pour cela, je présente mes excuses aux Aborigènes de la part du gouvernement.

Photo : La Présidente de Taiwan Tsai Ing-wen aux côtés de Capen Nganaen, ancien âgé de 80 ans de la tribu Yami (Tao) de l'île aux Orchidées
Photo : La Présidente de Taiwan Tsai Ing-wen aux côtés de Capen Nganaen, ancien âgé de 80 ans de la tribu Yami (Tao) de l’île aux Orchidées

A l’insu de la tribu Yami, le gouvernement stocka des déchets nucléaires sur l’Ile aux Orchidées. Les membres de la tribu résidant sur l’île ont eu à souffrir des conséquences négatives. Pour cela, je présente mes excuses aux Aborigènes de la part du gouvernement.

Depuis que les étrangers ont commencé à arriver à Taïwan, le groupe ethnique Pingpu des plaines occidentales a subi le choc de l’impact. Un pouvoir après l’autre a érodé les identités individuelles et collectives du groupe ethnique Pingpu. Pour cela, je présente mes excuses aux Aborigènes de la part du gouvernement.

Après la transition démocratique, le pays a commencé à répondre aux demandes des mouvements aborigènes. Le gouvernement a fait certaines promesses et des efforts. Aujourd’hui, nous avons une Loi fondamentale sur les Aborigènes qui est bien avancée. Toutefois, les organismes gouvernementaux n’ont pas donné suffisamment de poids à cette loi. Nos actions n’ont pas été assez rapides, assez complètes ou assez approfondies. Pour cela, je présente mes excuses aux Aborigènes de la part du gouvernement.

Taïwan est connue pour la diversité culturelle de sa société. Mais même aujourd’hui, les indicateurs sur la santé, l’éducation, le niveau de vie économique, la participation politique et autres montrent encore des écarts entre les Aborigènes et les autres Taïwanais. Pendant ce temps, les stéréotypes et même la discrimination à l’égard des Aborigènes n’ont pas disparu. Le gouvernement n’a pas fait assez, si bien que les Aborigènes continuent d’endurer des souffrances et des frustrations inconnues des autres ethnies. Pour cela, je présente mes excuses aux Aborigènes de la part du gouvernement.

Nos efforts ont échoué, et les générations successives ont été aveugles à cette insuffisance. A cause de cela, vos difficultés se poursuivent de nos jours. Nous en sommes vraiment désolés.

81 tsai ing
Photo : La Présidente de Taiwan Tsai Ing-wen présente ses excuses aux Aborigènes de l’île

Les excuses d’aujourd’hui sont attendues depuis longtemps, mais c’est un début. Je ne m’attends pas à ce qu’un discours ou une phrase d’excuse efface quatre siècles de douleurs et de souffrances endurées par les Aborigènes. Mais j’espère de tout mon coeur que les excuses d’aujourd’hui mettront ce pays et tous ses peuples sur la voie de la réconciliation.

Permettez-moi je vous prie de profiter de l’occasion pour vous faire part d’un peu de sagesse aborigène. En langue Atayal, la vérité se dit “Balay“, et la réconciliation “Sbalay“, par le simple ajout d’un “S” à “Balay“. La vérité et la réconciliation sont en fait deux concepts apparentés. En d’autres termes, ce n’est qu’en affrontant sincèrement la vérité que l’on peut parvenir à la réconciliation.

Dans les cultures aborigènes, lorsqu’un membre de la tribu a offensé un autre et a l’intention de se réconcilier, un ancien réunit le délinquant et l’offensé – non pour adresser des excuses directement, mais pour permettre à chaque partie de partager franchement ses “voyages intérieurs” (donner son point de vue). Quand la séance où chacun dit sa vérité se conclut, l’ancien les convie à boire ensemble, afin de tourner véritablement la page. C’est “Sbalay“.

J’espère que l’occasion offerte aujourd’hui soit celle d’un “Sbalay” entre le gouvernement et les Aborigènes. J’ai parlé des erreurs du passé et des vérités du mieux que je pouvais, sans rien omettre. Dans un moment, nos amis aborigènes parleront. Je n’ose pas vous demander de pardonner, ici et maintenant. Mais je vous demande sincèrement de garder l’espoir que les erreurs passées ne seront pas répétées et qu’un jour, ce pays verra une vraie réconciliation.

Aujourd’hui, ce n’est qu’un début. Le devoir de réconciliation ne repose pas sur les Aborigènes et le groupe ethnique Pingpu, mais sur le gouvernement. Je sais que les mots d’excuse seuls ne suffisent pas. Ce que nous ferons vraiment pour les Aborigènes sera la clé de la réconciliation ou de l’échec.

Photo : La Présidente de Taiwan Tsai Ing-wen salue les représentants aborigènes en costumes traditionnels -
Photo : La Présidente de Taiwan Tsai Ing-wen salue les représentants aborigènes en costumes traditionnels

Par conséquent, je suis ici pour annoncer que nous mettons en place une Commission aborigène de Justice Historique et de Justice de Transition dépendant du Bureau présidentiel. En tant que chef de l’Etat, je serai l’animateur et je travaillerai main dans la main avec les représentants tribaux pour établir la justice historique. Nous discuterons également, sur un pied d’égalité, de la future orientation politique de ce pays.

Je tiens à souligner que cette commission accorde la plus grande importance à l’égalité entre le pays et les Aborigènes. L’élection des représentants tribaux, y compris pour le groupe ethnique Pingpu, prendra comme base le consensus des peuples et des tribus. Cette commission servira de moyen de prise de décision collective par les Aborigènes, et fera en sorte que les voix des membres des tribus trouvent une véritable expression.

En outre, je demanderai à notre Yuan exécutif de convoquer régulièrement le Comité de promotion du droit fondamental des Aborigènes et d’utiliser les pouvoirs du Yuan pour coordonner et traiter les questions liées à tout consensus atteint par la commission susmentionnée. Ces questions comprennent notamment: la récupération des souvenirs historiques, la promotion de l’autonomie locale, la recherche d’un développement économique équitable, l’assurance d’une continuité de la culture et de l’éducation, la sauvegarde de la santé des Aborigènes et la protection des droits des Aborigènes urbains, etc.

Lorsque les lois modernes et les cultures traditionnelles indigènes seront en désaccord, nous créerons un Centre de service juridique aborigène avec un haut degré de sensibilité culturelle, afin de réduire par la conception institutionnelle les affrontements croissants entre les coutumes aborigènes et les lois modernes.

Je demanderai aux agences concernées de rassembler immédiatement les cas dans lesquels des membres de la communauté aborigène ont été inculpés ou condamnés pour la chasse, là où la chasse a été pratiquée conformément aux coutumes traditionnelles, sur des terres traditionnelles et pour des besoins non transactionnels, lorsque les animaux chassés n’étaient pas protégés par les lois de conservation. Pour de tels cas, nous allons délibérer pour trouver des solutions.

Je demanderai également aux agences concernées de présenter un rapport d’enquête sur le processus de prise de décision concernant le stockage des déchets nucléaires sur l’île aux Orchidées. Avant de trouver une solution permanente pour les déchets nucléaires, nous fournirons à la tribu Yami une compensation appropriée.

En même temps, selon le principe du respect de l’identité propre du groupe ethnique Pingpu et de la reconnaissance de son identité, nous examinerons les lois pertinentes avant le 30 septembre de cette année, afin que l’identité du groupe ethnique Pingpu reçoive les droits et le statut qu’elle mérite.

Photo : La Présidente de Taiwan Tsai Ing-wen écoute Capen Nganaen, ancien âgé de 80 ans de la tribu Yami (Tao) de l'île aux Orchidées
Photo : La Présidente de Taiwan Tsai Ing-wen écoute Capen Nganaen, ancien âgé de 80 ans de la tribu Yami (Tao) de l’île aux Orchidées

Le 1er novembre de cette année, nous commencerons à délimiter et à annoncer les territoires et terres traditionnels aborigènes. Le système de corporation (société) publique tribale est déjà en place. À l’avenir, les idéaux d’autonomie locale seront réalisés étape par étape. Nous accélérerons et soumettrons à la délibération législative trois lois de grande importance pour les peuples aborigènes: la loi sur l’autonomie des Aborigènes, la loi sur les terres et les zones marines aborigènes et la loi sur le développement des langues aborigènes.

Plus tard cet après-midi, nous convoquerons une réunion administrative nationale des Aborigènes. Lors de cette réunion, le gouvernement travaillera sur les politiques à mettre en oeuvre. Tous les 1er août prochains, le Yuan exécutif rendra compte aux Aborigènes de nos progrès en matière de restauration de la justice historique et de la justice de transition. Mettre en œuvre la Loi fondamentale sur les Aborigènes, servir la justice historique aborigène et jeter les bases de l’autonomie gouvernementale des Aborigènes, voilà les trois principaux objectifs de la politique du gouvernement à l’égard des Aborigènes.

À tous nos amis aborigènes ici et à ceux qui regardent à la télévision et Internet: Je vous invite à témoigner. Je vous invite à ne pas avaliser, mais à superviser. S’il vous plaît, maintenez la pression sur le gouvernement et redressez son cours si nécessaire, afin qu’il réalise ses engagements et rectifie ses erreurs historiques.

Je tiens à remercier tous nos amis aborigènes. Vous rappelez à tous dans ce pays la valeur irremplaçable de la terre que nous foulons et des traditions dont nous héritons. Cette valeur mérite d’en considérer la dignité.

À l’avenir, nous ferons pression pour que les générations futures des tribus aborigènes et de toutes les ethnies de Taïwan ne perdent jamais leurs langues et leurs souvenirs, qu’elles ne soient jamais privées de leurs traditions culturelles et qu’elles ne soient plus jamais perdues dans leur propre pays.

J’appelle l’ensemble de notre société à se réunir, à connaître notre histoire, à connaître notre pays et à connaître les cultures de nos nombreuses ethnies. Travaillons à la réconciliation, à une existence partagée et à une prospérité partagée, et à un nouvel avenir pour Taïwan.

J’appelle tous les citoyens à saisir les opportunités offertes par cette journée: se réunir, travailler dur et construire un pays de justice, un pays de vraie diversité et d’égalité.

Pour aller plus loin

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