Ile de Ré – Ecosystèmes

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29 mai au 1er juin 2015
Organisateurs : Mag et Jean-Jacques Delétré – Guide naturaliste : Hervé Roques – Participants du Groupe Dimitri : Viviane; Mylène; Jacques et Marie-France; Jean-François et Danièle; Jacqueline; Françoise R.; Françoise I.; Claudine; Cathy et Jean-Louis; Anita et Jean-Vincent

La Garonne et la Dordogne transportent à elles seules près de 500 000 tonnes de sable chaque année. Ce sont aussi en moyenne deux à trois millions de tonnes de matières en suspension, des particules de terre jusqu’aux troncs d’arbre qui arrivent annuellement dans l’estuaire de la Gironde. Environ le cinquième se dépose définitivement au fond ou en bordure de l’estuaire. En raison de la gêne engendrée pour la navigation, les services du Grand port maritime de Bordeaux draguent chaque année 9 millions de m3 afin d’assurer l’entretien du chenal, de l’entrée de l’estuaire jusqu’à Bordeaux. 

Au contact des eaux marines, ces particules se concentrent, agglomérées par le sel, et forment un bouchon vaseux, phénomène naturel, qui peut atteindre 10 km de long et emprisonner des particules pendant deux ans. Il se déplace de Bordeaux en été à Pauillac en hiver. Des bactéries se développent dans le bouchon et dégradent la matière organique qui s’y trouve. Nécessitant de l’oxygène, les bactéries peuvent provoquer une hypoxie, voire une anoxie dans certaines conditions, obligeant les poissons amphihalins en migration comme les jeunes aloses à descendre quasiment en apnée vers la mer. Les rejets riches en matière organique des stations d’épuration contribueraient à réduire le taux d’oxygène dans l’eau, déjà très faible durant cette période estivale critique. L’absence de crues notables depuis plus de 20 ans fait diminuer les possibilités d’expulsion du bouchon vaseux. La diminution des apports d’eau douce provenant de l’amont amoindrit aussi sa dilution. Cette importante opacité de l’eau empêche d’autres espèces, telles que les végétaux, de s’y développer, faute de lumière pour assurer la photosynthèse essentielle à leur croissance. – Photos : Gorge bleue à miroir blanc (Luscinia svecica), forme endémique de la côte atlantique – Goéland argenté en train de couver – Ci-dessous : Héron cendré très concentré, en quête de poisson à pêcher (comme tous les hérons, il vole avec le cou replié) –

Le panache qui réussit à passer l’embouchure se dilue dans l’eau de mer et s’oriente selon les courants côtiers, les courants de marée, les vents et, en partie, la force de Coriolis qui tend à dévier le flux vers le nord. Celui de la Gironde se propage très loin au large et, poussé par le vent d’ouest, entre souvent en connexion avec le pertuis de Maumusson ou, plus rarement, le pertuis d’Antioche. Les sédiments, mais aussi les divers polluants, se retrouvent donc par ce biais sur les vasières de Marennes-Oléron. En hiver et au printemps, les crues accroissent la masse d’eau douce qui, moins dense que l’eau salée, reste en suface et se propage sans se mêler au milieu marin. D’importantes variations des quantités d’eau et de matières expulsées sont observées entre les périodes de crues et d’étiages. Chaque année, un million de tonnes de particules est ainsi dispersé dans la bande côtière par le panache de l’estuaire de la Gironde. – Photos : Mouette rieuse couvant à côte d’un tadorne de Belon mâle (reconnaissable à la protubérance à la base du bec) – Sternes pierregarin ? –

Les fleuves côtiers vendéens et charentais ont des débits bien plus faibles que celui de l’estuaire de la Gironde, c’est pourquoi leur panache ne s’étend pas aussi loin au large. Le cloisonnement de ces panaches à l’intérieur de la mer des Pertuis est amplifié par la présence des îles de Ré et d’Oléron qui jouent le rôle de barrière naturelle à leur propagation dans l’océan. Ainsi, la salinité de cette mer intérieure peut baisser à 33 contre 35 pour une eau de mer au large, traduisant ainsi les apports en eau douce. Les matières en suspension sont à l’origine de la formation des vasières dont la dispersion est faible en raison de la protection contre les vagues. D’autre part, la pente du littoral très faible sur plusieurs kilomètres accélère les dépôts. Enfin, les estuaires découpent la côte en anses et baies abritées qui favorisent également le dépôt des sédiments. Le Fier d’Ars reçoit ainsi une partie des sédiments de la Sèvre niortaise et du Lay. Deux fois par jour, les courants de marée combinés à l’action des vagues brassent l’eau des anses, baies et estuaires de la mer des Pertuis. – Photos : Avocettes –

A l’étale de haute mer, les sédiments se déposent sur le fond au niveau des vasières intertidales où se concentrent les nutriments essentiels au développement des organismes vivants. Ceux de petite taille (des vers de vase comme l’arénicole, Arenicola marina, des mollusques bivalves comme le petit macoma, Macoma baltica, et le lavagnon, Scrobicularia plana, ou encore un petit mollusque gastéropode, l’hydrobie, Hydrobia ulvae, des crustacés, gammares, crevettes de vase, et des crabes, crabe vert, Carcinus maenas) servent de nourriture aux petits échassiers (avocettes élégantes, barges, bécasseaux…). La mer des Pertuis est bordée par des prairies de zostères qui fleurissent sur l’estran au printemps et en été, la zostaire naine, Zostera noltii, est la plus répandue. Anciennement présente en quantité sur les côtes ouest des îles de Ré et d’Oléron, la grande zostère, Zostera marina, possède des feuilles plus larges. De nombreux petits poissons (y compris des hippocampes) et crustacés se cachent dans cette barrière naturelle qui joue aussi le rôle de frayère, en particulier pour la seiche. Ces zones d’importance biologique majeure sont soumises au piétinement à marée basse par les pêcheurs à pied venus récolter des coquillages sur l’estran. A marée haute, les ancrages des navires de plaisance altèrent également ces habitats fragiles. – Photos : Criste marine (ou perce-pierre), elle était utilisée par les marins pour lutter contre le scorbut – Ci-dessous : Oiseaux, habitats et corridors écologiques –

Depuis le début des années 1980, la température de l’estuaire de la Gironde est en hausse d’environ 1°C, le débit moyen diminue, la salinité augmente et l’effet de la marée se fait ressentir davantage en amont. L’estuaire ressemble de plus en plus à un bras de mer et l’aire de répartition de certaines espèces est alors modifiée (arrivée de l’anchois, sole, sprat, crevette grise, disparition de l’éperlan). Dans le Golfe de Gascogne, poissons d’eaux chaudes (maigre, baliste) gagnent le nord. Au large, à plus de 50 km des côtes, le plateau de Rochebonne, partie la plus méridionale du Massif armoricain, abrite une concentration importante d’algues, poissons, mammifères marins et oiseaux. Il se place dans la continuité des Pertuis avec un isobathe de 50 mètres qui fait un détour vers l’ouest pour contourner le plateau. Dans le sable qui le relie aux îles de Ré et d’Oléron prolifèrent vers marins, crustacés et coquillages, nourriture abondante pour les esturgeons d’Europe et les poissons plats tels que la sole. A l’ouest de Ré et d’Oléron, les zones rocheuses sous-marines calcaires sont souvent recouvertes d’algues et abritent de nombreux crustacés et poissons (congre, bar, dorade, gobie, tacaud) et mollusques (poulpe, patelle, huître). Les îles et le continent sont séparés par deux fosses issues d’anciennes vallées fluviales. Les vasières faiblement immergées, de 0 à 10 m, hébergent par exemple les coquilles Saint-Jacques et les pétoncles dans les Pertuis ou l’esturgeon d’Europe dans l’estuaire de la Gironde. Vers, crustacés et coquillages y vivent en abondance, nourrissant oiseaux et poissons. Se laissant porter des côtes de l’Amérique à celles de l’Europe par les courants transatlantiques, le plancton se déplace avec des méduses ou parfois des cténophores (groseille de mer et ceinture de Vénus par exemple). Des tortues marines les suivent (tortue luth, la plus grande des tortues marines, tortue caouanne ou tortue de Kemp qui pondent sur les côtes du Mexique ou les plages d’Amérique du Sud), sans parler des oiseaux, requins, cétacés. – Photos : Maceron cultivé (graines qui lui valent le nom de poivre des marais), il appartient à la même famille que la ciguë – Aigrette garzette (elle niche en forêt avec le héron) – Ci-dessous : Poissons, habitats et corridors écologiques – Ecluse à poissons –

A la surface, les estrans rocheux (platiers) des îles de Ré et d’Oléron sont prisés depuis le Moyen-Age. Des écluses construites grâce au matériau calcaire permettaient de capturer de nombreuses espèces de poissons lors de la marée descendante. Il en reste 14 en activité aujourd’hui. On y trouve diverses espèces d’algues (200), fucus vésiculeux, fucus dentelé ou ulve, haricot de mer et lichen carrageen et en bas de l’estran, éponges et algues rouges. Le pourpre petite pierre (Nucella lapillus) est un petit gastéropode qui dépasse rarement 4 cm de longueur, à la coquille à cannelures spiralées, au bord externe dentelé. Il se nourrit de balanes (petit crustacé à carapace pyramidale de quelques millimètres de haut, fixé sur les rochers) et de bivalves dont il perfore la coquille afin de les dévorer. C’est une espèce menacée ou en déclin répertoriée sur la liste OSPAR. Les massifs d’hermelles sont d’incroyables constructions réalisées par des vers marins (Sabellaria alveolata sur l’estran et Sabellaria spinulosa en profondeur). Ces structures peuvent devenir de nouveaux substrats durs sur les surfaces meubles telles que le sable ou la vase. Les hermelles édifient ces tubes à l’aide de sable et de fins débris coquilliers qu’elles agglomèrent grâce à leurs secrétions. Une colonie de plusieurs dizaines de milliers d’individus peut ainsi créer des massifs en nids d’abeilles de plusieurs mètres de longueur sur quelques dizaines de centimètres de hauteur. – Photos : Crabe enragé (c’est son nom) mâle (le triangle est plat, alors qu’il est arrondi et bombé chez les femelles) – Crabe porcelaine (10 000 espèces de crabes) –

Leurs nombreuses anfractuosités peuvent accueillir jusqu’à 70 espèces différentes : d’autres espèces de vers, des petits mollusques ou crustacés, ainsi que des juvéniles de crabes et de poissons. Ailleurs, une simple carapace de crabe, une algue, un banc d’huîtres ou de moules sauvages peuvent devenir un nouveau substrat sur lequel d’autres organismes viendront se fixer à leur tour. Les champs de blocs calcaires bénéficient d’une “troisième dimension”. En effet, cette roche relativement tendre peut être forée par un certain nombre d’organismes, dit térébrants ou lithophages, qui créent aini un réseau de galeries internes et multiplient considérablement la surface disponible : Polydora ciliata, un ver marin, utilise l’action chimique de substances qu’il sécrète pour perforer la roche calcaire. Deux espèces de bivalves, Pholas dactylus et Petricola lithophaga, utilisent quant à elles la force mécanique en se servant de particules de roches comme abrasif. De simples creux à de véritables galeries, ces nouveaux habitats peuvent être colonisés par d’autres espèces qui y trouveront un abri idéal. A l’abri de la houle, on trouve des nudibranches et des étrilles (crabes), des congres et des pieuvres, des gastéropodes (bigorneaux) broutent les algues grâce à leurs petites dents, la patelle consomme les algues microscopiques qui recouvrent les rochers. On trouve aussi daurades, sars, échinodermes (étoiles de mer, concombres de mer, oursins), le crabe des rochers ou chancre de roche (Eriphia verrucosa) qui avait presque complètement disparu et réapparaît timidement. – Photos : Ophiure – Oursin, pieds ambulacraires munis de ventouses (podia) qui permettent la locomotion, la préhension et une forte adhésion à une paroi rocheuse battue par les vagues –

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